En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

Golem !

Publié le Mardi 25 juillet 2017

Golem !

Golem !

 


Le terme hébraïque de « Golem » apparait dans le Psaume 139 : Adam s’y décrit lui-même comme une « masse informe », une ébauche d’argile créée par Dieu : …lorsque j’ai été fait dans le secret, tissé dans une terre profonde, je n’étais qu’une ébauche ….. (Ps 139, 15-16).

La tradition juive s’est emparée de cette brève et unique citation biblique du Golem pour en faire une de ses légendes les plus célèbres ? Ainsi au 16ème siècle, le sage Yedoudah Moew, afin de défendre la communauté juive de Prague, fabrique un Golem d’argile qu’il anime à l’aide des lettres sacrées du nom de Dieu. Devenu une forme de géant d’argile doté de pouvoirs surhumains, échappant le plus souvent au pouvoir de son créateur, le Golem est devenu dans les temps récents la préfiguration du robot, de l’intelligence artificielle, des androïdes, des avatars numériques…ou encore des super héros de bande dessinée.

Nous ne chercherons pas ici à décrire cette tradition encore vivante dans le judaïsme. Nous renvoyons ceux qui s’y intéresseraient à l’exposition fort bien documentée que présente jusqu’au 16 juillet 2017 le musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme. Mais nous tenterons de réfléchir à la signification, au sein du mystère de la création, d’une condition humaine qui se décrit elle-même comme une masse informe, une ébauche non aboutie.

En effet notre société contemporaine supporte mal la finitude de notre condition humaine. Elle se pose sans cesse la question de l’amélioration des capacités humaines, physiques, psychiques, et intellectuelles, de l’affranchissement des limites du corps, de l’hybridation avec des robots ? Tout un courant philosophique porte l’aspiration à une nécessaire amélioration de l’homme par la science et la technologie. Ce courant porte le nom de transhumanisme. On y retrouve une majorité de chercheurs et d’inventeurs souvent athées ou agnostiques. Ils partagent entre eux ce fondement philosophique que l’espèce humaine, dans son état actuel, ne représente pas la fin de notre développement, mais en est encore à une phase assez primitive, une ébauche pour reprendre la terminologie du psalmiste.

L’idée portée par le transhumanisme est celle de la poursuite illimitée par des moyens techniques de l’amélioration de l’homme. Le terme d’ « homme augmenté » récapitule bien cette visée. Il définit le progrès comme une transformation de la nature humaine, une lutte contre la finitude et la mort.

Jusqu’à présent les hommes de bonne volonté s’étaient attachés à une forme de justice redistributive qui consistait à compenser les inégalités dues à la loterie sociale par l’impôt ou les prestations sociales. La philosophie transhumaniste va désormais s’attaquer aux inégalités de la loterie naturelle, celles qui résultent de nos inégalités face à la santé, à l’intelligence, à l’harmonie corporelle. Il va confier à la génétique la correction des inégalités naturelles par la redistribution du patrimoine qui détermine nos ressources naturelles (bref, les gènes), à la robotique la correction des inégalités physiques, à l’intelligence artificielle celle des inégalités intellectuelles.

Peut-on, doit-on intervenir dans la loterie naturelle au nom de l’épanouissement des hommes? C’était déjà le cas aux siècles passés depuis que la médecine porte remède aux dérèglements de la nature humaine. La philosophie transhumaniste propose d’aller plus loin. Elle récuse la distinction éthique selon laquelle la thérapie serait légitime tandis que l’amélioration ne le serait pas. Profondément imprégnée de la théorie de l’évolution, elle s’interroge sur la raison pour laquelle on devrait postuler la nature humaine immuable comme essence. Elle conteste l’attitude fataliste consistant à abandonner à leur sort les êtres humains dotés d’un patrimoine génétique déficient.

Est-ce à dire que nous sommes invités à manipuler la vie « à volonté » ? Evidemment non ! En qualité de chrétien, nous sommes intuitivement réticents face à cette volonté de modification techno-scientifique de l’être humain. Nous redoutons cette ambition de complète maîtrise et transformation de la vie qui a laissé dans l’histoire des traces sinistres sous le nom d’eugénisme. Nous craignons qu’à force de croire que nos talents sont entièrement de notre fait, nous ne finissions par confondre notre place dans la création avec celle de Dieu.

Nos intuitions ne sont pas cependant une justification suffisante pour négliger les questions posées par le transhumanisme. C’est bien d’elles dont il est traité dans la théologie chrétienne de la participation humaine à l’œuvre du Créateur. Au Concile Vatican II, les pères conciliaires ont déclarés que les hommes et les femmes qui […] mènent leurs activités de manière à bien servir la société, sont fondés à voir dans leur travail un prolongement de l’œuvre du Créateur, un service de leurs frères, un apport personnel à la réalisation du plan providentiel dans l’histoire (Gaudium et Spes, 34, 2).

Cette déclaration mérite qu’on s’y arrête sur trois points :

- Elle est l’une des toutes premières où le Magistère de l’Eglise, à son plus haut niveau d’autorité, a posé le principe d’une participation humaine à l’œuvre du créateur (Si le Magistère a mis tant de temps à rejoindre la doctrine presque unanime sur cette question, c’est par crainte, sans doute, en allant dans cette voie, de porter atteinte à l’omnipotence divine).

- La déclaration est assortie d’une condition : que la finalité de l’agir humain soit le service de la société, ou selon la terminologie usuelle que sa visée soit le service du « bien commun1 ».

- Enfin, elle souligne le lien théologique entre création et fins dernières, le service du bien commun étant vu comme une contribution au plan providentiel dans l’histoire.

Notons que la référence au plan providentiel, nous fait quitter le terrain du progrès (qui était celui du transhumanisme) pour rejoindre celui du salut2. En effet, pour un chrétien, l’objet ultime de la promesse divine n’est pas le progrès mais le salut. La visée chrétienne n’est pas l’homme augmenté mais l’homme sauvé, ou, dit autrement, ce que les hommes font du progrès en vue de leur perte ou de leur salut.

Ainsi Gaudium et Spes déplace le terrain du discernement éthique. Nous ne sommes plus invités à une opposition de principe à toute découverte ou application génétique au motif que la nature de l’homme à l’image de Dieu serait sacrée, encore moins à un activisme génétique au motif que nous ne serions qu’un Golem appelé à un nécessaire parachèvement.

Nous sommes appelés à discerner en conscience (au cas par cas et à la lumière de l’enseignement social de l’Eglise) en quoi telle ou telle intervention génétique pourrait, ou non, contribuer au développement intégral de l’homme pris comme individu et communauté humaine. Fort heureusement, peu d’hommes refusent aujourd’hui les interventions médicales curatives (ce qui n’a pas été le cas au moins jusqu’à la renaissance quand Ambroise Paré écrivait : je soigne, Dieu guérit). Mais, jusqu’où devrons-nous suivre les progrès de la science ? Accepterons-nous par exemple le clonage d’êtres humains qui revient à nier l’identité ? Ou encore la propagation de génomes humains modifiés dans le but de produire des spécimens d’humanité supérieurs ?

Si notre vision du développement intégral de l’homme est celle d’hommes vivants comme des frères sous le regard de Dieu3, en harmonie dans et avec la création, alors pourquoi aurions-nous besoin de spécimens d’humanité supérieurs ? Pour mener cette vie fraternelle, nous aurons besoin d’hommes forts aptes à jardiner la création, mais surtout d’hommes véritablement et simplement humains, certainement pas d’hommes supérieurs fabriqués pour la domination.

Pour un chrétien, la transformation à laquelle l’homme Golem est appelé, est au moins autant celle des qualités humaines et spirituelles que celle de ses capacités physiques ou intellectuelles. Cette transformation se fera, avec la participation humaine, au fil du développement du plan providentiel de Dieu dans l’histoire. Elle ne trouvera son plein et ultime accomplissement que dans l’espérance eschatologique du royaume.

 


Alain ROBERT, pour le CETAD. Mai 2017.

1. Dans le cadre restreint de cet article, il n’est pas possible de définir toutes les notions théologiques énoncées tel que «  bien commun », « plan providentiel », « développement intégral »,…Nous invitons les lecteurs qui voudraient aller plus loin à s’inscrire au cours « Ethique et société » du CETAD.
2. G.et S. ne nie la valeur du progrès notamment scientifique. Bien au contraire ! A plusieurs reprises la constitution pastorale affirme que c’est le progrès qui donne de la valeur à l’histoire en raison du sentiment qu’en progressant l’homme accomplit sa destinée.
3. Caritas in Veritate,

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