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Un verset du Notre Père : « Ne nous laisse pas entrer en tentation »

Publié il y a 10 jours

Un verset du Notre Père : « Ne nous laisse pas entrer en tentation »

A la demande de la Conférence des Evêques de France, à partir du 3 décembre 2017, premier dimanche de l'Avent, une nouvelle traduction de la 6ème demande du Notre Père de Matthieu entrera en vigueur dans toutes les célébrations liturgiques. La formulation : « Ne nous laisse pas entrer en tentation » remplacera la précédente : « Ne nous soumets pas à la tentation ».

Le texte grec de ce verset du Notre Père, identique chez Matthieu et chez Luc, se traduit littéralement : « Ne nous porte pas dans la tentation/l'épreuve » ; mais dans l'Eglise latine, c'est la version de la Vulgate, fruit du travail de Jérôme (au début du 4ème s) qui a partout été enseignée et récitée : Ne nos inducas in tentationem. Mais ce texte latin a facilité le glissement du sens littéral du verbe induco : « conduire dans », à un sens plus marqué « induire à » et finalement « soumettre à ». Et la Commission oecuménique liturgique, réunie en 1965 avait tranché pour l'expression « soumettre à  la tentation ».

Le Notre Père est la prière première, constitutive de l'être chrétien : chacun l'apprend et la prie depuis l'enfance et la retrouve souvent à son dernier soupir. Chacun la comprend et la vit spontanément comme la remise de soi au Dieu Père dans une confiance totale. Le plus souvent, celui qui récite le Notre Père ne s'arrête pas à la signification du détail. Il n'interroge pas le sens littéral du texte, il y dit sa supplication et sa foi sans crainte. Mais l'expression « ne nous soumets pas » ne pouvait qu’inquiéter les croyants qui voulaient légitimement comprendre ce qu'ils disaient. L'image d'un Dieu qui chercherait à « tenter » et à faire tombaer ses fidèles ou à vérifier leur capacité à résister au mal, est devenue insupportable. Peut-on admettre et prier ce Dieu pervers ? La lettre de Jacques ne dit-elle pas exactement le contraire : « Que personne, dans l'épreuve ne dise : 'c'est Dieu qui me met à l'épreuve'. Dieu est inaccessible aux épreuves du mal, il ne met personne à l'épreuve » (Jc 1, 13). Rectifiant la traduction, la Conférence des Evêques propose donc désormais : « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». Dans un esprit oecuménique, le président de la Fédération Protestante de France a accepté de prier avec les mêmes mots.

Cette traduction a-t-elle pour autant clarifié le sens du texte, et surtout a-t-elle permis de rejoindre le texte grec des évangiles ?


L'influence du latin continue à se faire sentir, et c'est probablement regrettable. Car le terme latin tentatio, au moins dans la façon dont il a été compris et décalqué en français, ne correspond pas exactement au terme grec peirasmos.
Le terme apparaît une vingtaine de fois dans la traduction grecque de l'Ancien Testament, la Septante, réalisée en monde juif, au 3ème siècle avant J.C. Il y désigne clairement non pas la tentation, mais « l'épreuve ». Les exemples sont frappants : il s'agit surtout de l'attitude d'Israël au désert après la sortie d'Egypte, aux prises avec une liberté difficile et perdant confiance en son Dieu au point de douter de lui et d'exiger de lui des « preuves », au point de « mettre Dieu à l'épreuve » (Ex 17, 2 et 7). Le texte hébreu déjà utilisait l'épisode pour expliquer le nom de Massa, le lieu où le peuple avait mis le Seigneur à l'épreuve (verbe nassa), en demandant : « le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? » ; ce lieu portait bien le nom de « l'Epreuve » (Massa ).

On peut alors se tourner vers les évangiles pour y retrouver le même emploi du mot peirasmos, dans les scènes qu'on a appelées, probablement à tort, « les tentations » de Jésus : « Pendant quarante jours il fut mis à l'épreuve par le diable » (Lc 4, 2 ; Mt 4, 2). Jésus y est confronté au diable, le calomniateur qui ment pour le détourner du Père. Ce n'est pas Dieu, c'est Satan qui le met à l'épreuve, en lui faisant miroiter les avantages qui lui reviendraient s'il exigeait que Dieu lui donne pouvoir, richesse, dépassement des limites humaines : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi .... ». Jésus répond en opposant aux versets de l'Ecriture utilisés par le diable, d'autres versets qui montrent qu'il attend tout de Dieu et lui fait totalement confiance, sans rien exiger du Père et sans rien exiger pour lui-même : « Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu » (Lc 4, 12 = Dt 6, 16). L'évangile de Luc nous alerte ainsi sur le sens qu'il faut donner au mot  peirasmos, et ajoute : «Ayant épuisé toute sorte d'épreuve, le diable le quitta jusqu'au moment opportun ».

Ce moment sera la nuit de Gethsémani (ou du Mont des Oliviers) où Jésus traverse l'épreuve terrible qui serait de refuser la volonté de Dieu pour lui substituer la sienne propre, celle que lui dicte son angoisse de la souffrance et de la mort. Il prononce alors ce qui deviendra dans l'évangile de Matthieu la troisième demande du Notre Père : « Que ta volonté soit faite et non la mienne » (Lc 22, 42 = Mt 26, 42 et 6, 10). Puis Jésus demande à ses disciples de prier « pour ne pas entrer dans l'épreuve » (Lc 22, 46 et Mt 26, 41). L'expression est exactement celle du Notre Père, et nous comprenons ainsi ce que cette demande signifie !


La prière du Notre Père est d'abord celle de Jésus ; elle devient ensuite celle des disciples et ceux-ci peuvent depuis dire ensemble : « Ne nous laisse pas entrer dans l'épreuve ». L'épreuve est toujours celle de la foi, comme pour le peuple au désert et pour Jésus ; l'épreuve qui ébranle notre foi, nous fait douter de Dieu et perdre confiance en lui. Epreuve du doute, de la déception, de la peur, du désespoir. Il faut peut-être alors dire avec Paul : « Dieu est digne de foi ; il ne permettra pas que vous soyez éprouvés au-delà de vos forces ; il fera en sorte qu'avec l'épreuve, vous trouviez une issue pour pouvoir la supporter » (1 Co 10, 13). 

Oui, Seigneur, ne nous laisse pas entrer dans l'épreuve !

 


PJ et RDR, Cetad, 1er décembre 2017

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