En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

Un autre Joseph

Publié le Mardi 24 juillet 2018

Un autre Joseph

Erri De Luca, Une tête de nuage, NRF, Gallimard, 2018

(traduction de l'italien par Danièle Valin)

Dans le même souci de réinterprétation, de relecture,  de figures figées, qu'on trouvait dans une « autre Marie » (Le testament de Marie, de Colin Jobin), voici « un autre Joseph » redécouvert et dévoilé par Erri De Luca, Une tête de nuage. Un petit livre merveilleux !

Le titre peut étonner, déconcerter. C'est le nom que Joseph ( Iosef, du verbe « ajouter », nom inventé par Rachel, épouse de Jacob, pour son premier fils) ne voudrait pas qu'il soit donné à Jésus quand on cherche à qui il ressemble : « Notre fils n'est pas une tête de nuage qui change de forme et de profil selon le vent » (p. 51).

« Une tête de nuage est le destin de celui qui est pris pour quelqu'un d'autre » (p.37).

Là est la clé de ce que Joseph vit, du jour même où Marie va lui dévoiler le secret de l'annonce de l'enfant qu'elle porte en elle : « Sa biographie se fond dans l'ombre immense de son fils. Cela arrive aux humbles pères de créatures grandioses » (p.11). Joseph est « celui qui ajoute », ajoute sa foi seconde à la foi incandescente de sa fiancée transformée » (p. 10). A la naissance, il ne veut pas gâcher l'intimité de Myriam et de son fils : « Entre les deux, je suis un étranger, admis de temps en temps » (p. 16), « maintenant c'est ton fils » (p. 17). Suzanne Thil avait inventé une expression délicate : Joseph, « l'adoptant silencieux » (CETAD).

Erri De Luca écrit des pages émouvantes pour évoquer la ressemblance du fils avec sa mère, avec Joseph.

Puis il réinvente la venue des quatre bergers, quatre visiteurs avec leurs cadeaux, le risque de la circoncision qui ferait reconnaître Jésus, le voyage en Egypte, le métier que Joseph apprend à Jésus. « Trente deux Pâques avec son fils désormais adulte. Maintenant Jésus veut être appelé « ben Adam », « fils de l'homme », un nom qui leur déplaît à tous les deux parce qu'il les renie un peu. Jésus explique qu'on doit remontre à cette première paternité pour inviter à la fraternité : « l'espèce humaine est faite de frères » (p. 43).

Joseph lui a seulement transmis l'art du bois ; lui, dit qu'il guérit avec la fraternité. Ce courant entre deux êtres humains, c'est un échange horizontal de confiance et d'affection entre les inconnus. A ce point de rencontre, intervient l'énergie de la fraternité : « Cela ne dépend pas du ciel, mais des sourires sur terre » (p. 54).

C'est la prise de conscience par Myriam et Joseph que trente deux Pâques ont été vécues. Trente deux veut dire aussi Lev, cœur, Kavod, gloire, et Iahid, unique. Mais pour Myriam, trente deux veut dire aussi « pleur » (Bekhi). « Ce soir nous sommes avec notre fils en liberté, l'année prochaine, à Jérusalem, avec notre fils en prison » (p. 54) C'est la part de l'épreuve de Marie qui sait à présent : « Il n'y aura pas de Pâque trente trois » (p. 55).

« Une tête de nuage est le destin de celui qui est pris pour quelqu'un d'autre » (p. 59).

L'auteur commence à décrire le parcours de Jésus : « Il avait atteint le point extrême, la distance maximale de son équivoque sur terre. … Il prenait congé. Les siens ne le comprirent pas ; il démissionnait de leur attente » (p.61). Pour Joseph, c'est ouvrir les yeux : « Mon amie, c'est maintenant que nous le perdons ; je me donnerais des coups de poings sur la tête pour ne pas avoir compris... Myriam, tu as épousé un naïf, un pauvre d'esprit, un homme qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez... Il est indéniablement ton fils, Myriam ; lui il expliquait au peuple, et toi tu m'expliques ». Myriam : « Crois-tu que nous pourrons le retenir ? » (p. 60). Pour Joseph, c'est la fin : « Avec lui s'en va ma vie ; durant ces trois années, j'ai fait marcher l'atelier pour le lui laisser, à lui qui est plus habile que moi... Il ferme et j'attends de le rejoindre. Est-ce que j'ai hâte de voir l'heure arriver ? Oui, je la vois, elle est prête » (p. 67).


C'est Myriam qui va sceller le double portrait de Joseph avec elle : « Ne nous apitoyons pas, Joseph, gardons les yeux secs. Nous sommes les parents d'un homme valeureux. Il ne nous a pas donné de petits-enfants, ton nom s'interrompra avec lui, mais avec une force de sceau plus grande que n'importe quelle descendance. Sois fier de refermer le registre avec son nom »  (p. 69).

Le voilà, notre fils béni arrivé avec sa dernière ressemblance ; adieu à sa tête de nuage. Tu vois, Joseph, son image est claire maintenant. C'est un arbre planté sur cette hauteur de Jérusalem. Son tronc est noueux, durci par le vent, ses bras sont des branches écorchées. Sur la terre, s'étend son ombre, c'est la trace d 'une route …


Un appendice prolonge le portrait de Joseph : sa respiration est présentée « comme vent ». Heureux « l'abattu de vent » (Esaïe 57, 15).

Patrick JACQUEMONT, CETAD,  2018

 

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