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Le moment de fraternité, Régis Debray

Publié le Mercredi 14 octobre 2009

Le moment de fraternité, Régis Debray

Il en va de même pour tous. Notre vie est marquée par des « moments », moments dans une vie personnelle, moments dans une histoire collective. Il en va donc de même pour Régis Debray, moment Che Guevara, moment Mitterand…  Mais il est plus prolixe pour parler des autres que de lui. Dans son nouveau livre, il veut nous parler du « moment fraternité », moment et mouvement tout à la fois. Un livre éclairant, souvent éblouissant.

Pour introduire à la richesse de ce dernier livre, il peut être utile de renvoyer à un livre précédent de 2005 : « Les communions humaines. Pour en finir avec la religion » , Fayard, 159 p, 13€. Il n’est pas encore explicitement traité de fraternité mais de communion : « Là où il y a communauté on trouve ici en son centre et au dessus d’elle un point de créance partagée, périodiquement réactivée par quelque remontée du temps ». (p 62). La question qui va continuer à habiter Régis Debray est celle-ci : « Comment s’engendre un individu collectif ? Un singulier pluriel ? Un tous ensemble à partir d’un tous à la fois ? ». (p 74).  Avec une formule piquante «  transformer un tas d’individus en un tout durable et résistant ». (p 76). Nous voilà au seuil de la question de la fraternité.

 

Le sacré, nécessaire à la fraternité

« Le moment fraternité » va prendre largement son temps pour arriver à sa dernière partie : «  Le travail de fraternité ». La première partie « Du bon usage du sacré » peut intriguer chez Régis Debray qui a dit regretter de ne pouvoir se passer du sacré. « En preux matérialiste, j’ai longtemps espéré que l’on pourrait s’en passer, en faisant de l’homme son propre père, en réduisant toute communauté de destin à une légère autogestion. » (Le Monde des Religions, mars-avril 2009, p 78).   Mais il y a un bon usage du sacré : « Un nous se noue par un acte délibéré ou non de sacralisation. »(p 19) ; « C’est fait dans ce but le sacré : pour donner un souffle long à une fraternité. » (p 34). Ces formules s’ajoutent irrécusables : « Pas de bien visible sans un Invisible par-dessus, pas d’inter sans supra. Pour qu’un je et un tu fassent un nous, nettement circonscrit, il leur faut un Autre. »(p 86). Ce débat est bien celui de l’individu et de ce qui va être appelé fraternité. « Un moi peut s’inventer, un nous ne s’improvise pas. »(p 111).  Peut-on trouver plus belle défense et illustration du nous ?

 

Droits de l’homme et droits des peuples

Quel va être le nous pour aujourd’hui ? « Le nous des nations démocratique, tout sécularisé qu’il se veuille a trouvé son principale indicateur dans la consécration des droits de l’homme. »(p 118). Mais Régis Debray va se montrer sévère, peut-être injuste, quand il titre dans la deuxième partie de son livre : « Crépuscule d’une religion : les droits de l’homme ».  Pour lui, en effet ceux-ci on été constitués dans notre monde en « religion de l’occident contemporain ». (ROC).  Cette ROC, toujours présentée de manière négative, a réponse à tous les problèmes, elle est une nouvelle conception de la vie internationale, nouveau monde moral. Elle fait du « droit de l’hommisme », qui est devenu un sobriquet. Avec la ROC « notre idéal régulateur est devenu le fief de la bonne conscience et de la mauvaise foi » (p 179). L’estocade est sans pitié : « la ROC n’est pas étrangère à la dépolitisation du politique, la crétinisation des esprits, le regain du reflexe colonial et la montée aux extrêmes des lisières pilonnées ». (p 221). Que peut-il rester à faire ? «  Ce dont il s’agit maintenant ce n’est pas d’invalider l’idée axiale que l’homme vaut parce qu’il est homme, mais de connecter les valeurs aux appartenances et les « éternels principes » à l’histoire longue des peuples. Pour jeter des ponts entre l’universalité des premiers et la fierté des seconds, entre l’azur de principes et la boue des pratiques ». (p 234). Sans retour aux droits des peuples, ceux de l’homme restent un vain mot.

 

Le travail de la fraternité

Pour ouvrir la troisième partie de son livre, « Le travail de fraternité », Régis Debray nous encourage en sous-titrant son paragraphe : « La dernière marche ». Le lecteur a pu se perdre durant la lecture de la deuxième partie trop brouillonne. La fraternité est « au devant ». « Cette vertu difficile, loin d’avoir son avenir derrière elle, pourrait bien devenir un moteur de modernité ». (p 235). Après les droits de la liberté, les droits de l’égalité, les droits de la solidarité.

Historiquement, le mot latin « fraternitas » n’apparait qu’au deuxième siècle chez les auteurs chrétiens. Fraternité ne s’inscrira sur les frontons de la République qu’en 1848, sans doute avec la remontée du romantisme chrétien. « La solidarité est une fraternité rationalisée, peut-être castrée, mais efficace ». (p 264). Quelques formules ciselées vont donner les traits caractéristiques de la fraternité : « faire du nous avec du neuf » (p 266). « Faire du même avec de l’autre et non du même avec du même. » (p 268). « On ne nait pas frères, on le devient » (p 272). « Une fraternité est une famille non pas dénaturée mais transnaturée » (p273). On peut retrouver la trace précise des Constitutions des Frères Prêcheurs dans la constitution américaine de Philadelphie (1787). Les Constitutions maçonnique d’Anderson (1723) entrent-elles aussi dans un moule semblable. « Il n’y a pas mille façons de faire de nous avec du on. Il y en a quatre, à valeur de constantes : la fête, le banquet, la chorale et le serment. »  (p 287).

Régis Debray peut alors proposer des constats d’émergence de la fraternité.

1-   « Là où fonctionne une fraternité, il y a un fratriarche. Et dès qu’il n’y en a plus ou qu’il y en a trop, elle ne fonctionne plus. » (p 315). De citer l’Eglise et l’Armée en reprenant la formule des Communions humaines, son précédent livre : « Un tas ne fait pas un tout. » (p 317).

2-   « Ceux et celles qui nouent entre eux des liens fraternels, coupent plus ou moins ceux qui les lient au reste du monde. » (p 318). Et d’ajouter après conversation avec un moine d’En Calcat : « Un fraternité, c’est l’universel derrière un mur mais avec une porte. » (p 320).

3-   « Les communautés fraternelles naissant de l’adversité ont de la peine a se passer d’adversaires. »(p 318). Faut-il ajouter cependant : « La fraternité est une notion tragique : atours roses et âmes noires. » (p 323). La référence à la « sororité » est trop brève et limitée à l’histoire du féminisme très sommaire. L’histoire des communautés religieuses féminine au XIXe siècle serait à prendre en compte comme a su le faire l’historien Claude Langlois.

4-   « Là où il y a du commun et qui dure, il y a du qui surpasse, et si plus rien ne se passe, il n’y a plus rien de durable et de commun. » (p 329).

Encore un peu de courage pour aller au bout du livre et pour faire du tissu conjonctif de la fraternité à l’heure où « notre machine à faire de l’individu est tombée en panne. » (p 239). Régis Debray nous propose trois pénitences en termes d’effort : un effort d’humilité pour réapprendre les mondes ; un effort de patience pour réapprendre le temps ; un effort d’abnégation pour réapprendre rites et frontières qui ont partie liée. » (p 340).

Au terme de cet essai très large et lucide, la fraternité reste-t-elle une question ? Osons dire avec Régis Debray que « la fraternité en somme est une aporie nécessaire. » (p 337).

Patrick JACQUEMONT, CETAD, été 2009

 

PS :

Alors que je termine ce travail de lecture commentée, voici que parait le numéro double 20-21 de la revue Médium, transmettre pour innover, dirigée par Régis Debray. Sous le titre choisi Nous, il y a l’écho du séminaire de médiologie des 25-31 août 2008 avec la fondation des Treilles, consacré au « Nouage du nous ». Trente contributions très personnelles et suggestives donnent visage aux facettes du nous : Nouages (les nous premiers) ; Nodules (les grands enjeux reculent au profit du jeu) ; Nuages (demain l’agora numérique ?) ; Nous aujourd’hui (de Matignon au sous-marin !). Sans pouvoir détailler la richesse de cette publication (453 p.), il fallait en faire mention dans le prolongement du livre de Régis Debray :

Nous, Médium,  20/21 , juillet-décembre 2008, 10 rue de l’Odéon 75006 PARIS.

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