En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

"TSAR" de Pavel LOUNGUINE

Publié le Vendredi 26 février 2010

« Tsar »
de Pavel Lounguine
 
Le thème
Alors que la Russie est menacée d’invasion par la Pologne, le tsar Ivan le Terrible plonge son pays dans une atmosphère de terreur et de délire religieux. À ses yeux, la mission sacrée de sauver la sainte Russie le dispense de la morale chrétienne ordinaire et sanctifie les pires horreurs commises par ses sbires. Il place comme Métropolite à la tête de l’Église orthodoxe son ami d’enfance Philippe, un savant moine, mais celui-ci ne tarde pas à s’opposer à ses exactions… Après l’Île, Pavel Lounguine poursuit son exploration de l’âme russe en mettant en scène le conflit de deux visions de la religion : celle, exaltée et brouillonne, d’Ivan, qui la manipule au service d’une conception absolutiste de la Russie ; celle, authentiquement spirituelle, de Philippe, pour qui le christianisme tient avant tout dans l’imitation miséricordieuse du Christ. Entre les deux, l’âme russe, ici symbolisée par une petite fille, (nous y reviendrons) est ballottée entre la divinisation de l’État à laquelle procède Ivan et la douceur maternelle des icônes de la Vierge.
 
Nous sommes devant un grand film, à la fois flamboyant terrifiant et violent, qui reprend une page d’histoire de la Russie sous la forme d’une grande fresque à l’esthétique parfaitement réussie et qui demande au spectateur une réflexion sur les possibles interprétations.
 
Lectures possibles du film
 
Même si Pavel Lounguine prend quelques libertés devant les faits historiquement incontestés, il nous montre un tsar maniaco-dépressif paranoïaque qui plonge son pays dans la terreur. Au XVIIieme siècle la culture ambiante est chrétienne dans toute l’Europe et orthodoxe dans certains pays slaves. Les monastères sont des centres culturels. Il est logique que tout ce qui touche à l’humain et au pouvoir politique soit référencé au religieux. Dans le cas d’Ivan IV la question restera ouverte. Est-ce sa paranoïa qui use du langage religieux ou le langage religieux qui instrumentalise sa paranoïa ? La monarchie de droit divin est remplacée par une monarchie du jugement divin, ce qui explique une lecture de l’Apocalypse terrifiante qui se veut anticipatrice du jugement de Dieu. Puisque « Dieu est bon », qui châtiera les traîtres dit le tsar, pour justifier ses cruautés. Son dédoublement de personnalité lui fait dire que, comme homme il est pécheur, mais comme tsar il est juste devant Dieu. Il se prend pour le bras armé de Dieu à qui seul appartient la connaissance du bien et du mal. Ivan le Terrible, peut-être à cause de sa maladie, est dans la confusion entre l’immanence d’un pouvoir et la transcendance qui fonde un pouvoir. Ce n’est pas seulement une erreur politique et une erreur religieuse, c’est une errance de l’âme qui cherche à se sauver. Plus Ivan se sent pécheur, plus il se rend « juste » comme tsar, justicier de Dieu. L’Apocalypse ne met pas en cause l’autorité de l’état, mais son instrumentalisation par Satan. L’auteur de l'Apocalypseveut montrer seulement que Satan intervient en un moment donné et place sur le trône de l’empire ses créatures. L’Apocalypse ne dit jamais que le trône lui-même, l’autorité, soit l’œuvre de Satan. Dans l’Apocalypse, Satan le dragon règne par personne interposée en attribuant à la bête un inventaire de ses possibilités : blasphémer, éliminer les témoins, contrôler la terre entière. (Ap 13, 5-7) Seuls résisteront ceux qui sont inscrits dans le Livre de vie de l’Agneau et demeurent fidèles au témoignage confessant de la vérité. (Ap 13,8). La petite fille « simple » est vue comme l’âme russe, soit, mais comment dissocier l’âme de ce peuple, à l’époque, de l’Église orthodoxe ? C’est elle qui porte l’icône, elle, la petite, la pauvre qui sait qu’elle ne regarde pas l’icône, mais que c'est l’icône qui la regarde. La petite fille, amadouée sans succès par le tsar et qui sera finalement terrassée par l’ours, la bête immonde, est aussi une figure de l’Église. Maisl’âme religieuse russe résistera à ce massacre en faisant vivre son Église.
 
Dans les interviews données par Pavel Lounguine, celui-ci donne une lecture politique plus actuelle de son film. Il relit l’histoire en disant qu’Ivan le Terrible a bloqué le mouvement de Renaissance qui atteignait toute l’Europe en figeant pour longtemps les nouvelles représentations du monde. Le pouvoir restera oppressif jusqu’à l’époque moderne. Depuis Staline la déification de la personnalité du chef de l’état a disparu, mais les structures de répression restent vivantes dans le pays. La structure démocratique s’est idéologisée et le réel politique doit se plier aux volontés de quelques hommes aux responsabilités tournantes. C’est le système qui est devenu idéologique, ce n’est plus une personne seule qui idéalise la volonté du peuple. Les rapports entre l’Église orthodoxe russe et le pouvoir ont été toujours troubles. Le pouvoir politique exerce une pression occulte sur les structures ecclésiales et donne droit à une « Église nationale ». La médiatisation des personnalités politiques ne permet plus la déification de la personnalité et laisse libre cours aux instances opaques de décision. Le pouvoir s’érigeant en finalité devient absolu sous des apparences démocratiques.
 
Pavel Lounguine en nous montrant par la partie visible de l’iceberg, une page d’histoire de la Russie, nous montrerait, en la suggérant,la partie invisible du pouvoir,toujours cruel,de la « Russie éternelle ».
 
F.G.

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