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LA LOI NATURELLE REVISITEE

Publié le Mercredi 17 mars 2010

 

LA LOI NATURELLE REVISITEE


 

Commission Théologique internationale

A la recherche d’une éthique universelle. Nouveau regard sur la loi naturelle, Cerf, 2009, 181p.

L’anniversaire des 100 ans de Claude Levi Strauss, juste avant sa mort, a pu souligner, s’il en était besoin, l’importance du débat « nature culture ». Peut-on fonder sur la nature ce qui fait l’universalité humaine et permet une référence à une loi naturelle ? Pour la théologie, l’affirmation de la loi naturelle est-elle nécessaire comme elle l’a été pour Thomas d’Aquin ? Renoncer à la loi naturelle n’est-ce pas risquer le relativisme notamment pour la morale ? Mais il y a eu une remise en cause par Luther, lors de la dispute de Heidelberg en 1518. Les Eglises issues de la réforme ont choisi pour point d’appui la seule « parole de Dieu ». Même si Calvin parle encore de « loi naturelle ». Un bon exemple, très accessible aujourd’hui est celui du Théologien allemand du XXème siècle, exécuté par les nazis, Dietrich Bonhoeffer. Sa réflexion de théologien moraliste fait autorité, au-delà du cercle protestant. Il ne parle pas de « loi naturelle » mais de « vie naturelle », tournée vers le Christ. Il y a un droit et un devoir de « vie naturelle ». Un autre débat actuel est très brûlant à propos du « gender ». L’homme et la femme n’hériteraient pas d’une nature sexuelle d’homme et de femme mais construiraient leur sexualité, ce qui serait une émancipation par rapport à une nature donnée par le Créateur selon la Révélation. Dernier exemple encore, car il a causé un profond retentissement, après la publication par Paul VI, d’Humanae Vitae (1968) refusant aux couples une contraception qui ne serait pas « naturelle ». Paul VI faisait appel pour cela à « la loi naturelle expression de la volonté de Dieu dont l’observation fidèle est nécessaire au salut ». On peut penser que ce document ne fut jamais « reçu » par le peuple de Dieu. Faut-il alors parler de « la loi naturelle comme d’un concept en miettes ? » (Denis Müller, Faculté de Théologie protestante, Lausanne) Colloque A.T.E.M., Tours, 2009 : « La loi naturelle : de la marginalisation au retour en grâce ? »).

Il était prévisible qu’une illustration et défense de la loi naturelle ne tarde pas après Paul VI, avec Jean-Paul II, le cardinal Josef Ratzinger, maintenant Benoit XVI. « Des miettes », non, une « bonne miche » pour nourrir une bonne théologie. A la base le Catéchisme de l’Eglise Catholique au n°1955 : « La loi naturelle énonce les préceptes premiers et essentiels qui régissent la vie morale. Elle a pour pivot l’aspiration et la soumission à Dieu, source et juge de tout bien, aussi que le sens d’autrui comme égal à soi-même. Elle est exposée en ses principaux préceptes dans le Décalogue. Cette loi est dite naturelle, non pas en référence à la nature des êtres irrationnels, mais parce que la raison qui l’édicte appartient en propre à la nature humaine »(1992). C’est le discours que va tenir Benoit XVI lors du Colloque de l’Université du Latran sur « la loi morale naturelle » (2007) et devant les membres de la Commission théologique internationale. C’est à ceux-ci, qu’est confié un document synthèse qui aboutit après cinq ans à la publication : A la recherche d’une éthique universelle. Nouveau regard sur la loi naturelle, Cerf, 2009, 181 p. Le texte français est préfacé par Roland Minnerath, archevêque de Dijon. La sous commission, qui a préparé le document, était présidée par Serge-Thomas Bonino, op. Un guide de lecture est proposé à la fin de l’ouvrage pour en faciliter l’accès. Le propos est clair : « La loi naturelle est la norme de l’éthique que tous les hommes peuvent découvrir en eux, au cœur irréductible de la personne humaine que nous appelons sa nature. Ce n’est donc pas seulement la constatation empirique de la convergence des éthiques qui peut motiver l’agir humain, mais la conscience que l’éthique a un fondement dans l’humanité même de l’homme et qu’elle crée par la même des droits et des devoirs pour tous les hommes. » (p.4 couverture).

Le document se veut ouvert au monde contemporain. Jean-Paul II déjà, à l’assemblée générale des Nations Unies, pour la célébration du cinquantième anniversaire de sa fondation (05.10.95), avait affirmé que « la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme  demeure l’une des expressions les plus hautes de la conscience humaine en notre temps ». Mais la recherche d’une « éthique mondiale » qui se trouve « dans toutes les grandes traditions religieuses et philosophiques reste une démarche inductive qui ne peut fonder le droit dans l’absolu » (n°6).  « Il est important aujourd’hui de proposer la doctrine traditionnelle dans des termes qui manifestent mieux la dimension personnelle et existentielle de la morale » (n°10). Le propos est-il tenu ?

Le document propose d’abord une présentation des convergences entre « sagesses et religions du monde, puis les sources gréco-romaines, Ecriture Sainte et tradition chrétienne (au singulier), pour aboutir au Magistère de l’Eglise quant à la loi naturelle. C’est le retour à la case départ. « La loi naturelle répond ainsi à l’exigence de fonder en raison les droits de l’homme » (n°35). Une démarche « génétique » à partir des données les plus simples de l’expérience morale aboutit en fait à la formulation des préceptes de la loi naturelle (n°11). La doctrine de la loi naturelle suit une ligne de crête entre un physicisme qui assujettit la personne à la pure biologie et un rationalisme abstrait qui néglige la signification morale de l’enracinement corporel de la personne humaine. Le document rappelle alors que la loi naturelle doit être la mesure de l’ordre politique (86, 87). Il reste l’essentiel : la loi naturelle reçoit de Jésus-Christ la plénitude de son sens. « En sa personne, Jésus-Christ, donne à voir une vie humaine exemplaire, pleinement conforme à la loi naturelle » (105). Ce serait ainsi avoir « revisité » la doctrine de la loi naturelle :
(1). Exigences de la loi naturelle reformulées en termes « d’écologie intégrale » (2). Le sujet moral en marche vers le bonheur avec place de choix pour la « prudence »
(3). L’universalité de la loi humaine permettant un dialogue ordonné à la recherche de la vérité de la personne humaine et dans son accomplissement éthique
(4). Le fondement métaphysique de la loi naturelle lié à la doctrine de la création
(5). Nécessité d’un sens plus profond de la relation intrinsèque entre l’Evangile et la loi naturelle. Loi naturelle et Evangile loin de s’opposer s’impliquent mutuellement.

Telle est bien la conclusion de ce document de la Commission Théologique Internationale qui présente l’intérêt d’un souci de « revisiter » le concept de la loi naturelle pour aujourd’hui. L’introduction du vocabulaire de l’écologie est-il pour autant suffisant surtout si l’on remet en cause une idéologie écologiste (Actualités CETAD) ? Mais surtout il y a le fait que le document reste centré sur le lien de la loi morale avec une philosophie de l’être qui fonde celle de la nature. Or cette référence, jugée essentielle, est récusée par d’autres approches philosophiques depuis Kant et les philosophes de l’histoire. D’autre part le lien fait entre l’Evangile et loi naturelle, déjà dénoncé par Luther, l’est plus encore après les dernières présentations de la Révélation notamment dans la tradition protestante de XIX° et XX° siècles. Le document se réfère très peu à l’apport protestant sinon pour souligner dans une note que Calvin aurait pris en compte la loi naturelle et que celle-ci est restée le fondement de la jurisprudence chez les protestants jusqu’au XIX° siècle (p. 53-54). Il y a eu sans doute souci de « revisiter » le concept de la loi naturelle. Mais c’est une révision qui ne serait nécessaire, à fonds nouveaux. La théologie de Vatican II a été audacieuse mais elle n’est citée que dans les notes, peu nombreuses, seulement sous forme de numéros. Un chantier reste ouvert avec les outils de la compréhension contemporaine, tant en philosophie, théologie, sciences humaines. Qui pourra ouvrir ce chantier ?

P. J. CETAD




Bibliographie :

Geneviève MEDEVIELLE, « La loi naturelle selon Benoit XVI », Etudes, mars 2009, p.353-364




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