En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

ANNEE DU SACERDOCE (10)

Publié le Jeudi 22 avril 2010

ANNEE DU SACERDOCE (10)

Ce prêtre de Missions Etrangères de Paris, vit au Brésil depuis près de 30 ans, au milieu des plus pauvres. Nous présentons quelques extraits de sa dernière lettre.

Un voyage dans l’état du Tocantins (Brésil, entre la forêt amazonienne et la savane) : en partageant l’espérance

Retour sur le passé

J’étais arrivé à Natividade fin 80. Avec un ami frère dominicain, nous commençâmes un travail de défense des petits paysans menacés dans leurs droits de propriété. Les terres des petits paysans, non encore cadastrées, devenaient objet de spéculation très rentable.
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En novembre 1983, alors curé de la petite ville de Natividade, (Goiás), j’échappai à une tentative de meurtre dans la localité de Goianorte. Trois évêques, réunis dans la capitale où je m’étais réfugié, me demandaient de quitter les lieux pour un temps. Mes collègues, Aristides Camio et François Gouriou étant encore sous les verrous à Brasilia, accusés d’organiser la lutte armée des petits paysans de l’Araguaia, dans ce climat, l’ambassade de France suggérait mon éloignement. Inutile d’ajouter de nouveaux problèmes dans ce régime militaire sur sa fin et décadent.
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La plupart de vous connaissent la suite, je partis pour mon exil sur la Transamazonienne sans revoir les communautés et pouvoir expliquer la raison de mon départ précipité. A Natividade nos adversaires politiques ouvriront un procès, nous accusant, Honorato et moi-même, de meurtre prémédité. Nous avions tout intérêt à ne pas nous manifester. Des avocats se chargeront de la défense. Les deux autres pistoleiros seront plus tard assassinés. Je passerai 20 ans à Uruará. Après un séjour de 4 ans à Paris, je suis revenu au Brésil à São Luis, la capitale du Maranhão.
Au mois de mars 2009, début de retrouvailles que je partage avec vous.

Pindorama

En arrivant à Pindorama, je fus loin d’être déçu. Les traditionnelles banderoles de bienvenue étaient déployées. Devant la maison de Leilane, située à l’entrée de la ville, un petit groupe d’enfants avec des fleurs m’attendait comme si le temps s’était tout d’un coup arrêté. L’ancienne génération souriait devant ce petit clin d’œil à l’histoire. Un peu déconcerté, je ne remettais personne, eux s’exclamaient affirmant : il n’a pas changé ! Une guitare m’attendait, il n’était pas question de refuser, aussi les cœurs aidant et les chœurs chantant, nous faisions un saut prodigieux dans le passé. Dans la foulée, je me suis pris au jeu de défier les enfants à courir sur la place de l’église. Je retrouvais mon énergie d’antan !
Ces premières retrouvailles réalisées, j’avais le sentiment que quelque chose me dépassait et je cherchais quoi. Le soir suivant, à la fin de la messe, la réponse vint comme un ange qui arrive en douceur, sans crier gare pour livrer son message. Elba, maintenant directrice du collège, se leva, alla au micro et d’une voix douce mais convaincue, me rappela que j’aimais leur apprendre de nombreux chants. Elle en avait sélectionné un dans son vieux carnet, relique de son enfance, gardé précieusement. Il lui semblait traduire l’esprit de ce prêtre que eux, alors enfants, aimaient. Les paroles en étaient les suivantes :
Notre joie est de savoir qu’un jour le peuple se libérera car Jésus Christ est le Seigneur du monde, notre espérance se réalisera. Jésus envoie libérer les pauvres, être chrétien c’est être libérateur, nous naissons libres pour avoir droit à la vie en plénitude, jamais pour vivre en misérable ou vivre dans la douleur…
C’était clair : dans le prêtre, si près de leur bonheur d’enfants, ils avaient perçu, et je ne le savais pas, celui qui luttait aussi pour la justice. Ils n’avaient pas oublié le message de libération pour lequel je vivais et fus persécuté. Mon départ les choqua mais n’empêcha pas la petite graine de s’épanouir. Maintenant adultes, devant une église pleine, Elba exprimait ce qu’ils avaient vécu dans leur secret d’enfants. Jamais ils n’avaient eu l’occasion de témoigner publiquement ce qu’ils avaient ressenti. La semence n’était pas tombée en vain, mais en bonne terre préparée par Florentina qui n’était plus là pour constater le résultat.
Je n’étais pas revenu pour une quelconque rencontre, histoire de revivre le passé ou fêter des retrouvailles. Je ne contemplais pas des ruines, je ne venais pas dans un musée du souvenir mais j’étais le témoin privilégié d’une moisson inattendue. Peu importe qui plante, qui arrose, l’essentiel est que Dieu puisse donner la croissance1.
La réponse à ma question était arrivée : je comprenais qu’à un certain moment et dans un lieu déterminé Dieu avait agi. Il changea mes plans, et ce n’était pas la première fois, pour réaliser les siens ! Il suffisait d’être là et d’accepter d’être serviteur et non maître. Maintenant, il me permettait de voir le résultat, fantastique ! Alors, excusez la démesure, mais j’ai pris mon pied à être prêtre. J’ai réalisé combien la joie et l’énergie dépensées alors, avaient servi à témoigner d’une foi authentique à tous ces petits devenus grands. Entouré de tant d’amis, j’ai éprouvé le plaisir indicible du grand frère et j’ai rendu grâce à Dieu de nous réunir à nouveau. J’imagine la joie quand tout sera accompli, autant tenir jusqu’au bout, pas à pas, jusqu’au sommet.


Natividade
Natividade est bien différente de Pindorama. Ville historique, construite sur le sang des esclaves. 350 ans d’histoire. Quelques familles privilégiées régnaient se disputant le pouvoir. Le progrès est arrivé, a bousculé les vieilles hégémonies. L’ancienne classe a été supplantée par les rois du soja. Elle a gardé le charme des villes chargées d’histoire. Le centre est un vrai musée, beau, agréable, la périphérie méconnaissable. Mélanges de baroque et de greniers à grains !
C’est au coucher du soleil que nous sommes arrivés. La maison de Dona Didi avait déjà quelques visites d’amis prévenus. Le premier que je vis sur le pas de la porte fut Domingos Santana, un héros de paysan, quelques femmes attendaient.

Revoir Dona Didi donnait tout son sens à ma visite à Natividade. Je ne pouvais passer dans la région sans visiter cette femme d’exception. Nous avions tant en commun. A 80 ans, en chaise roulante, rayonnante de bonté comme toujours, elle m’accueillit et me souffla ces mots : un jour la vérité se fait. Je suis paralysée mais j’écoute tout et j’enregistre tout. Dieu est bon. Mon passage était pour elle une victoire.
Qui ne connaît pas dona Didi pourrait se tromper. Sous des aspects très traditionnels, sa table est pleine de statues, d’images de saints, de livres pieux, elle cache mal une vision révolutionnaire qui s’enracine dans les accents prophétique du Magnificat : il élève les humbles et détrône les puissants. Sa foi ne l’a jamais éloignée de la réalité, bien au contraire, et la pratique de la charité pas un instant ne l’a découragée. Même malade ou souffrante, elle continue d'être accueillante. Qui cherche le chemin de la vérité peut aller chez elle et trouvera la réponse dans une éthique imprégnée de bonté. Sa sagesse discerne la volonté de Dieu sans hésitation, secret des cœurs purs.

A l’époque, je préférais célébrer dans les quartiers où s’entassaient pauvres, enfants et prostituées. Dona Didi était mon guide, elle connaissait tout le monde, missel dans une main, chapelet dans l’autre, elle me conduisait où je n’eus osé m’aventurer seul ! Sa détermination faisait mon admiration. Les enfants, parfois à demi nus, venaient en masse chanter et s’amuser en bande joyeuse au clair de lune. Chaque célébration était pour eux un moment où ils oubliaient un peu leur pauvreté et se sentaient membres d’une même famille. Didi savourait ces moments en fille de Dieu. Naissait une Eglise différente où les exclus de la société et de l’Eglise de l’élite se sentaient accueillis et aimés. Combien d’enfants reçurent le baptême dans cette église aux quatre vents ! L’Eglise venait à eux et ils ouvraient tout grand leur cœur.
Didi a tenu ferme, elle a continué à accueillir les petits paysans qui ne trouvaient plus de lieu où s’abriter en venant en ville. Elle continua à porter la flamme de l’option pour les pauvres, témoin infatigable contre vents et marées. Nos retrouvailles, 26 ans après, donnaient raison à son courage. J’ai pu avant mon départ célébrer l’eucharistie chez elle en présence de sa famille et de quelques fidèles, ce fut une véritable action de grâce.

Riachão,

Arrivant à Riachão, nous avons trouvé hommes et femmes préparant depuis une heure matinale le repas communautaire. Peu à peu, les petits paysans, tous noirs, arrivaient, les femmes et les enfants sur leur petite monture, les hommes ouvrant la marche à pied. Tout semblait comme avant. Nous installâmes une table sous les manguiers pour la messe. Je leur demandais alors depuis combien de temps ils n’avaient pas eu de célébration de l’eucharistie ? 26 ans ! Chico depuis ton départ, fut la réponse unanime avec une pointe d’ironie qui laisse entendre qu’ils ont vu pire.
Après une bonne réunion avec toute la communauté, je repartis vers Natividade retrouver dona Didi et quelques amis. La nuit tombait.


Epilogue

J’ai tenu à vous raconter ce que j’ai pu contempler chez ces chrétiens merveilleux qui vivent l’Evangile. Ils sont un exemple pour nous. Je repense aux communautés que j’ai vues en Asie retrouvant cette force extraordinaire qui habite les pauvres. S’ils pouvaient se rencontrer, ils se reconnaitraient sans hésitation comme membre du même peuple qui partage la même espérance. L’Eglise a toujours eu ses héros ignorés dont le surplus nous atteint par la communion des saints.
Une des tâches du prêtre n’est-elle pas tout simplement de reconnaître dans la grandeur des petits, les serviteurs humbles et doux qui sauvent le monde ?

 

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