En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

PRINCIPE DE PRECAUTION-PRIORITE DE LA PRUDENCE

Publié le Lundi 17 mai 2010

PRINCIPE DE PRECAUTION-PRIORITE DE LA PRUDENCE

Eclairs dans le panache de fumée de l'Eyjafjöll le 16 avril 2010  © Marco Fulle / Stromboli online


PRINCIPE DE PRECAUTION-PRIORITE DE LA PRUDENCE

 Depuis plus d’un an la recherche et la réflexion de la philosophie et de la théologie morales se sont en partie fixées sur la loi éthique prévue pour 2010. Délibérations du Comité Consultatif National d’Ethique (CCNE), débats publics multipliés, document de l’Eglise Catholique de France piloté par P. d’Ornelas archevêque de Rennes. Le CETAD rendra compte de la promulgation de cette loi éthique après sa discussion à la Chambre des Députés et au Sénat.

Le principe de précaution.

 Mais cette mobilisation de la morale ne doit pas occulter d’autres questions soulevées en 2009 et 2010. Devant le risque d’une pandémie du virus de la grippe H1N1, quelle réaction sanitaire et politique a-t-elle suscitée? Dans un tout autre ordre, l’immense nuage de poussière à la suite de l’éruption du volcan islandais Eyjafjöll a cloué au sol de l’Europe du Nord les avions pouvant être menacés pour leurs réacteurs et pour la sécurité des passagers.

 Pour ces deux cas, comme dans d’autres déjà, (ainsi le procès du sang contaminé), il a été fait appel au « principe de précaution ». Il y a là une question éthique nouvelle dont il faut mesurer l’importance mais aussi les limites, qui pourra nous renvoyer à une philosophie et à une théologie de la « prudence » selon Aristote et Thomas d’Aquin, dont il faut souligner l’actualité.

 Le « principe de précaution » est tout neuf pour l’histoire de l’éthique. Il a d’abord été adopté en Allemagne à la fin des années 1960 (sous le nom de Vorsorgeprinzip), il est énoncé dans la déclaration de Rio (1992, Sommet de la Terre) et entré dans le droit communautaire avec le traité de Maastricht (1992). Il est enfin reconnu dans le droit interne français par la loi Barrier (1995). Il y est défini comme le principe « selon lequel l’absence de certitudes, compte-tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l’adoption des mesures effectives et proportionnées, visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l’environnement, à coût économiquement acceptable » (Catherine Larère, art. « Précaution », Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, PUF 1996-2004, colonne 1534).

 On peut mesurer la différence du principe de précaution d’avec la prévention où la sécurité relève de l’étude antérieure scientifique et technique qui fournit une analyse causale pouvant être le fil directeur de l’action. Ce n’est plus possible de la même manière avec le principe de précaution qui pose des problèmes politiques, juridiques et éthiques (critères de décisions). Ce qui s’est passé pour le virus H1N1 comme pour la poussière de nuage venu de l’Islande montre bien que les éléments des choix décidés ont pu être influencés. Ainsi l’intérêt des laboratoires pharmaceutiques pour répondre à la demande ou la devancer. Ou encore la pression des compagnies aériennes pour permettre aux appareils de reprendre leur vol vu les coûts financiers générés par le maintien des avions au sol. Il est difficile de prôner une intervention « absolutiste » du principe de précaution. Peut-on éviter l’anticipation du scénario du pire? Peut-on espérer un débat public dans ces cas d’urgence? Que peut-être le principe de précaution sinon une prévention élargie?
 La question éthique importante est celle soulevée par Hans Jonas dans son livre le Principe Responsabilité (Das Prinzip Verantwortung, 1979). Le développement de notre puissance technique est celui de notre responsabilité (dont notre puissance est la mesure) à laquelle nous devons apporter une solution éthique. La question est celle des repères non techniques qui doivent guider la maîtrise de notre maîtrise. Hans Jonas insiste sur un fond de catastrophe impossible à prévoir, avec un scénario du pire qui interdit tout débat démocratique : sous la menace de la catastrophe imminente on ne saurait délibérer. Mais si nous vivons dans un univers incertain, ce n’est pas dans un monde qui court à sa perte. Il faut laisser à la science son rôle à jouer, bien loin d’entraver la recherche, le principe de précaution peut être le moteur de recherches inattendues. Il ne peut s’agir d’une prophétie de malheur excluant toute possibilité de choix, toute délibération concernant l’importance, l’acceptable du risque et les mesures de prévention appropriées. On peut aller jusqu’à parler d’un bon ou d’un mauvais usage du principe de précaution.

La priorité de la prudence.

 Dans le langage d’aujourd’hui être prudent c’est savoir prendre des précautions contre un ou des dangers qui nous menacent. La réflexion sur la précaution épuise-t-elle tout ce qu’exprimaient la philosophie et la théologie de la prudence? C’est Cicéron qui a fait entrer le terme prudentia dans le langage philosophique. Il est la contraction du mot providentia qui désigne la capacité de voir d’avance, de prévoir. Cicéron fera donc de la prévision une des caractéristiques de la prudence. Mais il donne aussi comme établie la double équivalence des termes latins prudentia et sapientia avec les termes grecs phronèsis et sophia. La prudence c’est la phronèsis des grecs. La référence de Cicéron est le terme stoïcien. Mais la source principale est l’éthique aristotélicienne. Le grand spécialiste Pierre Aubenque ( La prudence chez Aristote, PUF, 1963) a montré qu’Aristote avait présenté la prudence comme une faculté éminente relative au domaine de la pratique, en rupture avec le platonisme. La prudence est “une disposition pratique accompagnée d’une règle vraie, concernant ce qui est bon et mauvais pour l’homme” ( Ethique à Nicomaque VI 5, 1140b5 ). Pour Aristote le prudent est différent du théoricien. Le but de l’éthique n’est pas de nous enseigner ce que sont la vertu et le bonheur mais de nous rendre effectivement vertueux et heureux. Il ne faut pas réduire la prudence à une habilité pour trouver les moyens d’atteindre les fins que nous voulons. Tous les prudents sont habiles, mais tous les habiles ne sont pas prudents. Le bonheur que vise le prudent c’est le bonheur de l’homme vertueux. Aristote définit l’acte vertueux comme « faire ce que l’on doit, pour quoi on le doit, à propos de qui on le doit, en vue de quoi on le doit, comme on le doit » (Ethique à Nicomaque, ii, 5, 1106b21). La prudence pour Aristote ne concerne pas seulement les affaires de la personne privée, mais elle se déploie comme prudence politique. « La prudence et la politique sont une seule et même disposition » (Ethique à Nicomaque VI, 8, 1141b23). Est-il besoin de souligner l’actualité de cette double mise en valeur de la prudence et de la politique ou de sa défaillance?

 Premier philosophe de la prudence, Aristote en laisse l’image de la première des vertus avant ou avec le courage, la tempérance et la justice. Pour Thomas d’Aquin la prudence est celle qui doit diriger les trois autres vertus cardinales (Somme théologique Ia IIae q.57 art.5 et IIa IIae q.47 à 56). Là encore la dimension politique n’est pas ignorée : elle est « la prudence ordonné au bien commun » (IIa, IIae q.74, a.2). Comment se fait-il alors que la prudence ait perdu sa place? Il a pu y avoir une influence des stoïciens pour qui la prudence est résorbée dans la sagesse. Puis elle va être soumise à la tyrannie de la science avec Hobbes (Léviathan, 1651). Mais c’est Kant qui porte le coup de grâce à la prudence. Celle-ci n’appartient pas à la philosophie pratique entendue comme morale. La prudence est devenue « l’habileté dans le choix des moyens en vue d’atteindre notre propre bonheur » (Fondement de la métaphysique des mœurs).

 De nos jours on peut noter un regain d’intérêt pour la prudence.

Ce retour à la notion de vertu s’inscrit dans la tentative de donner une image plus plausible de l’expérience morale humaine. Au sein d’une telle théorie des vertus, la vertu de prudence joue un rôle capital. Pour Paul Ricœur ( Soi-même comme un autre, 1990, p.208), la prudence est le jugement moral singulier « le jugement pratique en situation ». C’est la phronèsis aristotélicienne retrouvée. Saurons-nous la retrouver à notre tour ? Dès aujourd’hui, pour demain.

P. J. CETAD  

Pour prolonger et élargir cette réflexion morale vous pouvez recourir au cours de Théologie morale du CETAD (4 modules sur Theonet.)

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