En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

La spiritualité du curé d\'Ars

Publié le Lundi 5 juillet 2010

La spiritualité du curé d\'Ars

LA SPIRITUALITE DU CURE D’ARS


 Que peut signifier l’intérêt porté à la spiritualité du Curé d’Ars, comme cela peut l’être pour la spiritualité de Saint Barnabé ou encore de Saint Ignace de LOYOLA? Ce qui fait la spiritualité d’un saint, d’une sainte, canonisés ou non, c’est la traversée de leur vie par le souffle de l’Esprit. Le souffle de l’Esprit va faire vibrer de façon différente ces vies selon les époques et le contexte social et religieux. Également aussi selon les psychismes, les histoires personnelles, la reconnaissance ecclésiale. Les Actualités ( ) ont présenté le parcours très particulier de Jean-Marie VIANNEY de Dardilly à Ecully via les Noës pour fuir la conscription et l’installation très stable à Ars. Des documents de Jean-Marie VIANNEY peuvent permettre de l’écouter lui-même : Sermons, Catéchismes. Mais il y a surtout des témoignages, spécialement de Catherine LASSAGNE (Le curé d’Ars au quotidien par un témoin privilégié, Parole et Silence, 2003) et tous ceux qui ont été collectés par l’abbé MONIN, et rassemblés dans les livres de Francis TROCHU (2004) et Bernard NODET (2007). C’est-ce dernier qui se demande : « Peut-on parler d’une spiritualité du Curé d’Ars? Je ne le pense pas. Mais je suis convaincu que, des élans de sa pensée, on peut dégager un mouvement, dont il ne s’est pas aperçu, mais qui semble être sous-jacent à sa vie spirituelle ». (p. 22). C’est de ce mouvement que nous voudrions rendre compte de manière critique, car il est très déroutant pour un théologien d’après Vatican II, dans le nouveau monde du XXI° siècle et sans doute pour nombre de contemporains.

ASCESE
Il peut paraître étonnant de commencer le portrait de la spiritualité du Curé d’Ars par le terme d’ascèse. L’ascèse est une série d’exercices spirituels (Ignace de LOYOLA) ou physiques. Il s’agit alors d’une discipline stricte et sévère que pratiquent certains premier chrétiens au désert pour lutter contre les tentations d’un monde qu’ils méprisaient (Saint Antoine est le plus célèbre d’entre eux). L’ascèse put ensuite être vécue dans le monde, en secret. Les ascètes pouvaient se flageller les épaules avec un fouet (discipline), porter un cilice, ceinture de crin posée à même la peau. La coutume n’est pas totalement abandonnée (Jean-Paul II).
Ce fut là une des premières ascèses de Jean-Marie VIANNEY, il y fut incité dès après son ordination par l’abbé BALLEY curé d’Ecully qui soutient le parcours difficile de la formation de Jean-Marie VIANNEY. Celui-ci se fit confectionner un cilice en cachette « afin d’éprouver l’aiguillon de la souffrance pour écouter l’appel de Dieu supplicié » (toutes les phrases entre guillemets sont attribuées au Curé d’Ars ou à des témoins). L’ascèse porte ensuite chez Jean-Marie VIANNEY sur la nourriture. A Ecully le menu modeste composé de bœuf bouilli et de pommes de terre, ce qui devait être le repas des paysans d’alors. A Ars, la marmite de pommes de terre durait pour la semaine et quelques jours avant la mort du Curé d’Ars « une livre de pain lui passait la semaine ». Il fallut la vigilance de Catherine LASSAGNE, l’avis des médecins et la demande de l’archevêque pour tempérer cette ascèse alimentaire. « Vers la fin de sa vie Catherine LASSAGNE lui apportait un peu de lait caillé avec un peu de chocolat ». A la fin de sa vie également « il semble qu’il dut emporter dans un confessionnal quelques morceaux de chocolat qu’il absorbait pour ne pas défaillir ».
Après la table, le lit. A Ars, Jean-Marie VIANNEY abandonne son lit pour coucher sur les fagots. Il contracta ainsi des névralgies faciales pour quinze ans. Puis il élut domicile dans le grenier avec une poutre comme oreiller. Le sommeil du Curé d’Ars était court. A une heure du matin il sonnait l’Angélus pour annoncer que l’église était ouverte. Il ne s’endort pas avant vingt-deux heures sauf incident particulier avec celui que nous allons découvrir : le grappin. Mais Jean-Marie VIANNEY ne lésinait pas sur le sommeil. « Mon Dieu, je vous fais volontiers le sacrifice de quelques heures de sommeil pour la conversion des pécheurs ».
Nous touchons là pour le sommeil comme pour la nourriture à la signification évangélique ou apostolique que le Curé d’Ars donnait à son ascèse. Car il peut y avoir des ascèses religieuses diverses, le jeûne n’à pas qu’une dimension chrétienne, et il y a des disciplines rigoureuses pour les sportifs de haut niveau. Pour Jean-Marie VIANNEY, il s’agit de la lutte comme d’un sport de combat. « Mon ami le démon fait peu de cas de la discipline et des autres instruments de pénitence. Ce qui le met en déroute c’est la privation dans le boire et le manger ». Mais ces pratiques sont révélatrices de la place donnée au corps. « J’ai un bon cadavre, je suis dur. Après que j’ai mangé n’importe quoi, que j’ai dormi deux heures, je peux recommencer ». Et de plaisanter : « On exagère ! Le plus dur que j’ai fait, c’est de passer huit jours avec trois repas ». Stoïcisme ou sainteté?

SOUFFRANCE, CROIX, DESESPOIR

Dans une perspective chrétienne la dureté même de l’ascèse ne peut être réduite à l’entrainement d’un exercice. L’épreuve était acceptée ou choisie pour une plus grande liberté « pour aller au confessionnal » ou « pour la conversion des pécheurs ». Que dire alors de la souffrance ? On a vu qu’à Ecully l’importance de la souffrance était liée à la croix : « Eprouver l’aiguillon de la souffrance pour écouter l’appel du Dieu supplicié ». Jean-Marie VIANNEY n’a pas peur de la souffrance. « Qu’on veuille ou non il faut souffrir ». Peut-on cependant ajouter : « On doit s’estimer heureux de souffrir puisque c’est la volonté de Dieu » ? L’interprétation de la volonté de Dieu est bien révisée aujourd’hui par l’exégèse. La prière de Jésus dans cette partie du Notre Père est la demande à Dieu, son père, de faire se réaliser, par lui, son bon vouloir du bonheur. Il n’est pas possible de ratifier la lecture par Jean-Marie VIANNEY de se soumettre à la souffrance. « Qu’il est consolant de souffrir sous les yeux de Dieu ». Parce qu’il peut alors enchainer : « si nous aimions Dieu, nous aimerions les croix ». Dans ce sens, une confidence du Curé d’Ars : « Il faut demander l’amour des croix : alors elles deviennent douces. J’en ai fait l’expérience ». Et encore : « Il m’a dit qu’il souffrait de ne pas assez souffrir et qu’il avait demandé au Bon Dieu de n’être jamais sans souffrance ». Cependant il est possible de dépasser ces éloges des croix par le Curé d’Ars qui dit aussi : «  Les croix transformées dans les flammes de l’amour, sont comme un fagot d’épines que l’on jette au feu et que le feu réduit en cendres. Les épines sont dures mais les cendres sont douces ». Et voici alors la grâce : « On dit quelquefois « Dieu châtie ceux qu’il aime » Ce n’est pas vrai. Les épreuves pour ceux que Dieu aime ne sont pas des châtiments mais des grâces ».
C’est ainsi que Jean-Marie VIANNEY a tenté de vivre, de surmonter, ce qui est plus que « la peur des croix » et qui est pour lui désespoir. « Je n’ai pas de ressource contre cette tentation du désespoir que de me jeter au pied du Tabernacle comme un petit chien au pied de son maître ». On peut penser à la Cananéenne de l’Evangile de Matthieu (15,21-28) demandant les miettes que mangent les petits chiens au pied de leur maître pour obtenir la guérison de sa fille. Mais le désespoir du Curé d’Ars peut renvoyer aussi à l’épreuve de la foi de Thérèse de Lisieux ou de Mère Thérésa. Cette épreuve si profonde et permanente de désespoir à-t-elle trouvé un dénouement pour Jean-Marie VIANNEY avant sa mort ? Il redoutait celle-ci pour le jugement sur sa charge de curé. Mais c’est peut-être le ministère qui lui apporté un encouragement. La Comtesse des GARETS fidèle soutient de la paroisse, Catherine LASSAGNE la plus proche, attestent ensemble : « Il recommandait de ne jamais se laisser aller au découragement ». « Jamais on n’a aperçu que le serviteur de Dieu fut découragé, au contraire ». Au Curé d’Ars de conclure : « Qu’il fait bon de mourir quand on a vécu sur la croix ».

« GRAPPIN »

C’est sans doute à cette étape qu’il faut parler de celui que le Curé d’Ars appelle le  « grappin », le diable qui semble s’agripper à lui trop souvent. La légende d’Ars en a sans doute rajouté. Le Curé d’Ars dans le silence et la solitude, la nuit, est la proie de l’esprit infernal. Plus de trente ans durant ses nuits sont des épreuves épuisantes. Le démon agite les rideaux, gratte le plancher, secoue les murs, lui affirme qu’il est voué à la damnation. Il y a des témoins, hors de la cure d’Ars, à Saint Triviers-sur-Moigraus, lors d’un jubilé de missionnaires peu enclins à donner foi à une agitation ridicule, imitant le bruit d’une légion de rats, faisant apparaitre des fantômes de chauve-souris. Ils s’en amusent et taquinent le Curé d’Ars. « Vous ne mangez pas, vous ne dormez pas, c’est la tête qui vous chante, les rats qui vous courent dans la cervelle ». Vers minuit les habitants du presbytère sont réveillés par un tapage infernal : craquements, bruits de vitres secouées. Tout le monde se précipite. La porte est ouverte, on voit que le lit est au beau milieu de la pièce. L’abbé VIANNEY est éveillé mais couché. Il leur dit : « C’est le grappin qui m’a traîné jusque là et qui a fait tout ce ramage. Ce n’est rien. Je regrette bien de ne pas vous avoir prévenus ». Comment expliquer ces interventions bizarres d’un autre monde dans le nôtre ? Le Curé d’Ars est-il trop nerveux, victime d’hallucination ? Son médecin, le docteur SAUNIER, a formellement attesté qu’il n’avait constaté le moindre trouble nerveux ou intellectuel chez lui mais plutôt un solide bon sens pour résister à ces fantasmagories nocturnes que le diable aurait déployées. Il faudrait sans doute, pour pouvoir se prononcer, avoir un avis psychanalytique ou bien un repérage des signes semblables chez d’autres mystiques ou malades. Peut-être est-ce le Curé d’Ars qui nous propose lui-même l’attitude nécessaire ? « C’est le grappin qui a fait ça… Moquez vous de lui ». Ou encore : « Je sais que ce n’est que le grappin, ça me suffit. Depuis que nous avons affaire ensemble, nous sommes quasi camarades ».

PAUVRETE

Déjà à travers les facettes retenues d’une possible spiritualité de Jean-Marie VIANNEY, il y avait le partage lié à la pauvreté. C’est dans la vie familiale que le futur curé d’Ars a pu apprendre l’accueil des mendiants. « Quand nous faisons l’aumône, il faut penser que c’est à Notre Seigneur et non aux pauvres que nous donnons ». Les traits saillants de cette générosité ont été soulignés, peut-être excessivement. C’est le pantalon donné au pauvre en échange de sa vieille culotte du temps d’Ecully. Quand à l’arrivée à Ars, la comtesse des GARETS offre au nouveau curé le mobilier nécessaire, il remercie et renvoie le cadeau. Il donne son matelas à des pauvres. Quand l’évêque envoie au Curé d’Ars un camail, il le vend en prévenant l’évêque. Afin d’avoir de l’argent pour donner aux pauvres, il a vendu des livres de sa bibliothèque. Ainsi Saint Dominique avait vendu ses livres, jeune étudiant à Palencia, pour constituer une aumône à distribuer aux pauvres. Pour Jean-Marie VIANNEY, « les pauvres sont les amis de Dieu » et « les amis des pauvres sont les amis de Dieu ». Du coup la place elle-même au pied du Tabernacle (Actualités, L’eucharistie selon le Curé d’Ars) se trouve réévaluée : « Vous avez envie de prier le Bon Dieu, de passer votre journée à l’église. Mais vous songez qu’il serait bien utile de travailler pour quelques pauvres que vous connaissez et qui sont dans une grande nécessité : cela est bien plus agréable à Dieu que votre journée passée au pied des saints Tabernacles ». Même sagesse de Jean-Marie VIANNEY, peut-être retenue de sa vie familiale : « Votre bien n’est autre chose qu’un dépôt que Bon Dieu a mis entre vos mains ; après votre nécessaire et celui de votre famille, le reste est dû aux pauvres ». Et plus encore : « Vous pouvez ambitionner l’aisance, si vous êtes pauvres. Cela est raisonnable ». Le Curé d’Ars ne veut pas faire peser sur les autres ce qu’il affirme pour lui : « Je suis très content, je n’ai plus rien, le Bon Dieu peut m’appeler quand il voudra ».

PRIERE

« Un cœur pauvre proche des pauvres et proche de Dieu » si telle est la spiritualité de Jean-Marie VIANNEY, c’est celle de ceux que les exégèses appelle les anawîm, les priants, des pauvres. Que peut-on dire de la piété du Curé d’Ars sans s’attarder à ses aspects plus spectaculaires ? Sa mère a habitué Jean-Marie VIANNEY à dire un Ave et à se signer chaque fois que sonne l’heure. Chez l’abbé BALLEY à Ecully il y avait de bons livres jusqu’à des volumes des Pères de l’Eglise ! Qu’a-t-il retenu de sa formation au Séminaire ? Il est resté très fidèle à la louange des heures du bréviaire même aux heures les plus surchargées d’Ars. Nous avons vu la place de l’Eucharistie et de la prière devant le Tabernacle (Actualités, L’Eucharistie selon le Curé d’Ars). Mais Jean-Marie VIANNEY en a dit plus : « La prière n’est autre chose qu’une union avec Dieu. Dans cette union intime, Dieu et l’âme sont deux morceaux de cire fondus ensemble : on ne peut plus les séparer. C’est une bien belle chose que cette union de Dieu avec sa petite créature. C’est un bonheur qu’on ne peut pas comprendre ». Plus sobrement : « Etre uni à Dieu, être à Dieu tout entier, être à Dieu sans partage, le corps à Dieu, l’âme à Dieu ». D’une manière plus étonnante au XIXème siècle, le Curé d’Ars fait référence à l’Esprit Saint. « Il faudrait dire chaque matin : mon Dieu envoyez-moi votre Esprit qui me fasse connaitre ce que je suis et ce que Vous êtes ». Le vocabulaire devient biblique : « Dans le ciel on sera nourri du « souffle » de Dieu ». En ce monde le « vent » souffle toujours. Les témoignages sont nombreux comme celui-ci, « Il nous a parlé de cet Esprit Saint qui embrasse et vivifie notre être, qui seul peut combler les désirs du cœur, donner la paix à l’âme et nous rendre heureux en ce monde ». Bouquet final, cette formule du Père LACONDAIRE s’adressant au Curé d’Ars alors qu’il avait tenu à venir sur place : « Vous m’avez appris à connaître le Saint-Esprit ».

Pour conclure cette esquisse de la Spiritualité du Curé d’Ars sans doute insuffisante, peut-être infidèle, le mieux sera de transcrire une prière de Jean-Marie VIANNEY (composée probablement en 1848 (1786-1859).

Je vous aime, Ô mon Dieu, et mon seul désir est de vous aimer jusqu’au dernier soupir de ma vie. Je vous aime, Ô Dieu infiniment aimable et j’aime mieux mourir en vous aimant que de vivre un seul instant sans vous aimer. Je vous aime Seigneur et la seule grâce que je vous demande c’est de vous aimer éternellement.
Je vous aime Seigneur et je ne désire le ciel que pour avoir le bonheur de vous aimer parfaitement. Je vous aime, Ô mon Dieu infiniment bon et je n’appréhende l’enfer que parce qu’on n’y aura jamais la douce consolation de vous aimer.
Mon Dieu, si ma bouche ne peut dire à tous moments que je vous aime, je veux que mon cœur le répète autant de fois que je respire. Mon Dieu faites moi la grâce de souffrir en vous aimant et de vous aimer en souffrant. Je vous aime Ô mon divin Sauveur parce que vous avez été crucifié pour moi, je vous aime, Ô mon Dieu, parce que vous me tenez ici bas crucifié pour vous.


 


 



 

Partagez cette page :

Posez-nous votre question

cours en ligne

Pour aller plus loin, participez à nos cours en ligne

Voir les cours

Retrouvez-nous sur les réseaux sociaux

© Cetad 2022 - Tous droits réservés