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LA FRAGILITE, FAIBLESSE OU RICHESSE ?

Publié le Vendredi 16 juillet 2010

LA FRAGILITE, FAIBLESSE OU RICHESSE ?

LA FRAGILITE, FAIBLESSE OU RICHESSE ?

 

Avec M.Balmary, L.Basset, X.Emmanueli, E.Geoffroy, J.-M.Gueulette, E.Lasida, L.Puntso, B.Ugeux, S.Vanier.

Albin Michel. 2009. 216 p. 12€

 

 

Faut-il du courage et de la force pour aborder le thème de la fragilité?

Gabriel Ringlet a osé faire un Eloge de la faiblesse (Duculot, 1990). Sans doute faut-il « accueillir la faiblesse » quand elle surgit pour nous (Jacques Arenès, DDB, 1999). Paul a pu dire, à partir de son expérience de foi : « Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » ( 2 Co 12,10). La faiblesse peut devenir accueil de la force d’un autre. Pourtant ne faudrait-il pas choisir un autre mot pour dire positivement ce que peut être la faiblesse?

C’est ce que tente Lytta Basset dans le petit livre « La fragilité, faiblesse ou richesse », bilan d’un colloque organisé par l’Institut de Science et de Théologie des Religions (ISTR) de Toulouse en association avec l’Arche (Jean Vanier). Lytta Basset préfère parler plutôt que de faiblesse, de vulnérabilité, de « fragilité » et mieux encore de « fragilisation » pour éviter l’installation dans un statut de « fragile » (p.74). « Fragilisation évoque à la fois un passé qui a été fiable et l’ouverture sur un devenir qui reste à découvrir » (p. 76). Marie Balmary, lors du même colloque de Toulouse s’est risquée à citer une béatitude empruntée à Michel Audiard : «  Bienheureux les fêlés car ils laisseront passer la lumière (p. 11). Cependant la bibliste et psychanalyste préfère retenir le terme de fracture qui lui permet de faire le lien avec le « pain rompu de l’eucharistie », « la fracture bénie du pain » : « Bienheureux ceux qui présentent et donnent à l’autre leur moi fracturé et bienheureux ceux qui le récoltent » (p. 48). Lytta Basset, elle, fait le choix du récit du tombeau de Lazare devant lequel elle présente Jésus, lui-même fragilisé, troublé, « inquiété », « effrayé » (Jn 11, 33) ; « Jésus pleura », (Jn 11, 35). « La fragilisation n’épargne aucun être humain » (p. 100). Avec Lazare à Béthanie, nous sommes directement concernés : « L’histoire de Béthanie parle donc de nos résurrections au quotidien, d’un chemin que tout être humain peut emprunter à son rythme, traverser le temps de la fragilisation comme on se laisse aller au sommeil, à la mort de soi, sans lutte, consentir à entrer dans ce tombeau où l’avenir a disparu et découvrir peu à peu, quand monte l’aube, qu’il est vide. S’étonner, entrouvrir les yeux, entendre alors une voix autre, sentir sur sa peau la pression discrète d’autrui en mal de relation…relever » (p. 45). Telle peut être l’aventure de la fragilisation en lien avec l’altérité.

C’est ce même lien que souligne la contribution de Xavier Emmanueli, médecin urgentiste, fondateur du SAMU social. Il montre bien la relation, entre fragilité et compassion : « C’est parce que l’autre est souffrant et en danger que je l’accompagne… Je sais voir en moi ma propre fragilité » (p. 147).

Mais peut-on aussi parler de fragilité quand on aborde les réalités économiques ? C’est la surprise de l’apport d’Elena Lasida, maître de conférence à l’Institut Catholique où elle dirige le Master Economie solidaire et Logique du marché. « La fragilité appelle, comme la mort, à être traversée plutôt que réparée. La résurrection est par excellence l’expérience de la traversée et l’économie comme toute vie individuelle et collective a besoin de se laisser traverser, sillonner, engendrer surtout là où la vie fait défaut » (p. 65). « Pour qu’il y ait engendrement, il faut qu’il y ait promesse reçue d’un autre » (p. 66). « L’économie classique est plutôt attirée par la « prévision parfaite » que par la promesse, le « risque zéro » plutôt que par l’émergence du radicalement nouveau » (p. 66).  « La fragilité peut apparaître alors passeport pour traverser des frontières entre différentes manières de vivre et de penser la vie » (p. 69). L’économiste aurait-elle trop fait l’éloge de la fragilité? « Ce n’est pas de la fragilité elle-même qu’il faut faire l’éloge mais plutôt de ce qu’elle permet, rend possible et révèle. La fragilité n’est pas un bien en soi, elle est la condition de l’engendrement, donc de l’émergence, du radicalement nouveau » (p.70).

Il y aurait encore beaucoup à retirer des autres contributions de ce petit livre, qui lient toute la réalité que les auteurs connaissent bien avec la fragilité : Jean Vanier (le handicap), Jean-Marie Gueulette (les professions de santé), Lama Puntso (le bouddhisme), Eric Geoffroy (le soufisme). Bernard Ugeux qui a coordonné le colloque.

Mais c’est encore une autre approche théologique qu’il semble nécessaire d’ajouter comme une conclusion et qui aurait pu être un commencement. Une lecture des premiers chapitres du livre de la Genèse nous invite à découvrir un Dieu créateur qui modèle l’homme comme un potier. Une poterie de glaise, qui peut se retrouver cassée ou rejetée, comme l’évoque Esaïe (41,25) en liant poterie et glaise. Nous sommes des « glaiseux ». Le mot hébreux est « basar », la chair fragile et mortelle. A cette glaise modelée, « Dieu insuffle dans les narines une haleine de vie, et l’homme devient un vivant » (Gn 2,7). La chair de l’homme est mortelle mais le souffle de l’Esprit peut sans cesse la réveiller et la relever. Jésus sur la croix « remet l’esprit » (Lc 23,46) mais au matin de Pâques il est réveillé et relevé par le souffle de l’Esprit. Il n’y a pas de résurrection du corps, mais résurrection de la chair (Symbole des Apôtres). Nous pouvons présenter la chair comme lieu de notre fragilité mortelle si le souffle de Dieu ne la vivifie pas. Mais nous pouvons croire aussi au relèvement de notre chair par la communication du souffle de Dieu. A condition que l’humanité ne coupe pas cette communication. Car cette rupture serait mortelle. La fragilité prend alors une signification théologique au-delà des différents aspects envisagés dans le colloque de Toulouse. Une interprétation d’un autre « ordre », selon Pascal, qui laisse leur richesse aux autres approches.

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