En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

Prendre soin : le care

Publié le Lundi 4 avril 2011

Prendre soin : le care

PRENDRE SOIN : LE « CARE »

 

De l’attention à l’autonomie

 

Depuis quelques semaines, un présentateur du Journal Télévisé termine sa prestation en s’adressant au téléspectateur : « Prenez soin de vous ».

Aujourd’hui le débat s’est précisé et élargi. Il est nécessaire d’en discerner les enjeux et les délimitations.

 

Le « care » peut sembler une idée neuve en Europe mais il a déjà une histoire riche dans le monde anglo-saxon, ce qui explique pourquoi on parle de « care » faute de pouvoir bien le traduire en français. Deux publications incontournables : 1) Carol Gilligan, In a different voice, (Harvard University Press, 1982), trad. française, Une voix différente, Flammarion, Champs essais, 2008). Carol Gilligan, à travers une enquête de psychologie morale, met en évidence que les hommes dans leurs décisions morales privilégient une logique de calcul et la référence aux droits, alors que les femmes préfèrent la valeur de la relation, conforter les relations interpersonnelles, développer les interactions sociales. La traduction de « care » se précise : « capacité à prendre soin d’autrui, souci prioritaire des rapports avec autrui ». 2) La professeure américaine Joan Toronto avance encore pour définir le « care » : « Activité caractéristique de l’espèce humaine, qui recouvre tout ce que nous faisons dans le but de maintenir, de perpétuer et de réparer notre monde, afin que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nos personnes et notre environnement, tout ce que nous cherchons à relier en un réseau complexe en soutien à la vie ». (Un monde vulnérable, Pour une politique du care, Editions La Découverte, 2009).

 

On retiendra que la visée du « care » est de favoriser les relations, « avec et pour autrui », « dans des institutions justes ». C’est l’éthique de Paul Ricoeur articulant la vertu morale et l’activité intelligente des situations particulières, réponse adéquate et adaptation au contexte (Soi-même comme un autre, Seuil, 1990). Et celle d’Aristote qui ne sépare pas compétence et vertu (Ethique à Nicomaque II 1, 1103a, 20-25 ) !

 

Pour cette réalisation du « care », différents aspects sont à discerner avec précaution. Il y a d’abord lieu de « se soucier de » (caring about) : constater le besoin et évaluer la possibilité d’y apporter une réponse : engagement de la perception (constater) et de l’intelligence pratique (évaluer). Vient ensuite l’aspect du « prendre en charge » (taking care of) c’est-à-dire agir en vue de répondre au besoin identifié. La qualité morale correspondant à la « prise en charge » est la responsabilité. C’est alors le « prendre soin » (care giving) auquel correspond la qualité morale de la compétence. Il ne suffit pas d’entrer en relation avec autrui, il est nécessaire de lui proposer efficacement ce qui pourvoit à ses besoins. Reste alors le « recevoir le soin » (care receiving). Comment celui qui reçoit le soin réagit-il au soin? Intervient la dimension de la réciprocité dans la relation de soin. A cette phase de réception du soin correspond la capacité à répondre.

 

Y a-t-il une éducation du « care »? Le premier aspect moral du soin est l’attention. L’attention peut-être le fruit d’une décision morale : je peux décider de faire attention aux plus vulnérables. Mais va jouer aussi l’empathie. Là se situe la dimension de réciprocité. Si je reconnais que j’ai moi-même besoin de soin, je serai davantage capable de mettre le « care » au centre de mes préoccupations envers autrui. Il y aura une dimension volontaire de l’attention mais aussi une disposition involontaire comme malgré moi. Pour Emmanuel Levinas, autrui peut surgir dans mon existence « comme un voleur. Il faudra cependant aiguiser la perception morale, « apprendre à voir », dit Merleau Ponty. Ce qu’illustre la parabole du « vrai Samaritain » qui est bon. Il va voir ce que les prêtres et lévites ne veulent pas voir. Oser regarder et ensuite oser s’approcher. C’est alors répondre à ce qui a été identifié comme appel d’autrui. Réponse, responsabilité. C’est autrui qui me convoque à la responsabilité. L’origine de ma responsabilité n’est pas en moi mais en autrui. Le manifestation même d’autrui suscite la possibilité de la réponse. Il faut ajouter cependant à l’attention, l’empathie et la responsabilité, l’indispensable compétence. Pour Joan Toronto, le « care » n’est pas seulement la sollicitude, la « compétence » est requise. C’est elle qui fait passer du désir à la réalité. Mais la compétence n’est pas à réduire à la mesure du seul résultat. Le « care » doit permettre d’aboutir pour l’autre à la possibilité d’éprouver sa dignité. Car il ne s’agit pas uniquement de « prendre soin » de l’autre qui est vulnérable. Le destinataire ne peut-être seulement un « objet » de soin , il en est en même temps le « sujet ». Ce n’est pas uniquement sa vulnérabilité qui est en jeu mais aussi son autonomie, l’autonomie et la vulnérabilité sont en jeu pour chacun des protagonistes de la relation. On retrouve ici encore la nécessaire réciprocité dans la relation. La capacité à entendre la réception du soin exige de partir de l’autre et non de l’idée que je me fais de ses besoins. Nous avons à nous laisser instruire par celui à qui est prodigué le soin. Il y aura toujours nécessité de se centrer sur autrui plutôt que sur le soin lui-même. Il faut intégrer sa propre vulnérabilité à celle de qui sollicite le soin. Pour cela il faut apprendre « un care qui doute », qui ne se satisfait pas d’apparentes évidences. Le « prendre soin » transforme ceux à qui s’adresse le soin mais aussi celui/celle qui l’exerce.

 

Cette mise en valeur des liens d’interdépendance créés par le « care » avec la reconnaissance de la réciprocité dans la relation de soin permet de s’écarter d’une certaine présentation de la dépendance (et du risque), de proposition de prise de soin de celle-ci, qui ne serait pas celle du « care ». Avec appel à la sensibilité généreuse comme dans le Téléthon et avec visées politiques (l’année 2011, année de la dépendance). Il ne faudrait pas que le « care » lui-même distingue dans la relation de soin un acteur magnifié et un bénéficiaire considéré comme un « objet de soin ». La finalité de la relation de soin est bien que la personne n’ait plus besoin de soin, que ses besoins soient satisfaits et disparaissent. C’est bien l’autonomie, voire l’émancipation des personnes qui est visée, notamment par le « care ».

 

Sur le chemin du « care » enfin il faut dénoncer la présentation et la pratique de la charité, qui dénaturent la charité-agapè elle-même. Ainsi l’expression « faire la charité » tout aussi inadéquate que celle de « faire l’amour ». Nul ne peut nier le rôle de suppléance que les églises et les religions ont pu jouer et jouent encore, devant les misères humaines, les maladies, la mort, elles-mêmes. Les acteurs vont des « dames patronnesses » dénoncées par Jacques Brel, aux trop nombreux responsables des laboratoires pharmaceutiques qui cachent leur souci d’enrichissement derrière des promesses de soins qui n’en sont pas ou pire encore se dévoilent mortifères. Souci de soin ou source de bénéfice? Peut-on traduire le « care » de façon à ne pas dénaturer le « prendre soin » ? Le Secours Catholique a proposé et traduit dans les faits, « la solidarité, nouveau nom de la charité ». Pour l’anniversaire de ses 50 ans le CCFD (Comité Catholique Contre la Faim et pour le Développement) se présente comme « Terre d’avenir », « Terre solidaire ». Il est nécessaire qu’aujourd’hui soient bien mises en valeurs les dimensions politiques et écologiques de la solidarité ce qu’ont peu fait les analyses du « care ». Mais leurs analyses rigoureuses, ici résumées, sont incontournables. Guy Aurenche, aujourd’hui président du CCFD, demande qu’il ne soit jamais parlé de charité avant d’avoir respecté la justice. C’est la théologie aussi de Paul Ricoeur dont les analyses, comme les suggestions d’Emmanuel Levinas, sont bien prises en compte par le mouvement du « care ». Comment un théologien peut-il écouter le cri de celles et ceux qui sont en attente de soin? La parole du bon samaritain propose la vérité du « prendre soin » : attention, approche, responsabilité, compétence. Mais n’y aurait-il personne pour prendre soin de moi? Il y aurait pour qui le reconnait, « le Seigneur, qui t’a appelé selon la justice, t’as tenu par la main », (Es 42,6) « du fait que tu vaux cher à mes yeux, que tu as du poids et que moi je t’aime » (Es 43,4), Dieu le vrai miséricordieux.

 

 

P.J. CETAD

Avec la collaboration d’Agata Zielinski, Etudes, n°4136, déc. 2010, p 631-64

 

Pour prolonger votre réflexion théologique vous pouvez vous inscrire à la session « Santé », dans les Sessions Morale de Theonet

CETADNET

Partagez cette page :

Posez-nous votre question

Articles récents

L'Ascension
L'Ascension
Publié il y a 7 jours
L’évangile selon Amélie
L’évangile selon Amélie
Publié il y a 14 jours
Confinement et célébrations (2)
Confinement et célébrations (2)
Publié le Mercredi 6 mai 2020
Confinement et célébrations
Confinement et célébrations
Publié le Samedi 2 mai 2020
Tous les articles
cours en ligne

Pour aller plus loin, participez à nos cours en ligne

Voir les cours

Retrouvez-nous sur les réseaux sociaux

© Cetad 2020 - Tous droits réservés