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Paul Ricœur (1913- 2005)

Publié le Mardi 7 juin 2005

Nous ne reprendrons pas ici les grandes dates de sa biographie que tout lecteur intéressé trouvera partout. Son itinéraire de professeur de philosophie assez classique est marqué par la rupture en mai 68, comme doyen de la faculté de Nanterre, avec les facultés françaises pour s’exiler d’abord à l’Université de Louvain pour trois ans et puis revenant en France, toujours à Nanterre, il sera invité aux États-Unis (Chicago) chaque hiver jusqu’en 1981.

Paul Ricœur était engagé dans tous les dialogues de son temps. Il a vécu tous les déchirements du XX ieme siècle. S’il fallait définir sa philosophie ce serait une ontologie de l’agir. En effet partout où l’homme comme être doit agir dans le monde, Paul Ricœur laisse sa trace de penseur, d’intellectuel aux vastes connaissances.

Abords chronologiques

Les publications de Ricœur se composent de deux types de textes : des articles, qui sont autant d'élans successifs, et des livres qui synthétisent et organisent une argumentation qui a pris corps dans des textes plus courts. C'est pourquoi Ricœur évoque souvent son itinéraire en indiquant les questions qui rebondissent d'un ouvrage à l'autre et lui permettent d'approfondir son projet initial. Mais il évoque plus fréquemment encore une approche qui met l'accent sur la réflexion langagière (et la question du sens) au risque de faire passer au second plan l'ambition « éthique », qui sous?tend l'ensemble du parcours et qui n'apparaît clairement qu'avec l'ouvrage de 1990.

Ce parcours peut être ainsi décrit : après l'herméneutique des symboles de la première trilogie ( Philosophie de la volonté), la relecture de Freud le conduit à passer d'une réflexion formulée en termes de « double sens » à une interrogation sur la « plurivocité » du sens. Celle?ci ayant donné lieu à une herméneutique, conflictuelle dont Le Conflit des interprétations est l'aboutissement, La Métaphore vive est ensuite l'occasion d'une double réflexion sur la référence et le rôle de l'imagination, à laquelle est subordonnée l'interrogation de Temps et Récit qui porte sur la poétique narrative. Au terme de ce parcours, Soi-même comme un autre rassemble les divers pôles d'intérêt de l'oeuvre et révèle l'ampleur du projet éthique. Avec cette oeuvre maîtresse le projet d'élaborer une philosophie de l'action prend forme et s'éclaire rétrospectivement. A la différence de Temps et Récit, Soi-même comme un autre ne concerne plus uniquement la dimension langagière dans sa relation avec la praxis puisqu'elle en développe toutes les dimensions (langage, action, narration, éthique). Mais l'interprétation « langagière » n'a pas été privilégiée par hasard: en accordant un rôle crucial à la réflexion sur le langage, Ricœur souligne implicitement que Temps et Récit est la médiation sans laquelle il n'aurait pu échafauder Soi-même comme un autre. L'« identité narrative » est en effet le ressort conceptuel indispensable à la constitution d'une éthique. D'où la timidité affichée par Ricœur : il se plaint à l'occasion de ne pas avoir élaboré une éthique, ce qui est fort contestable, comme si le détour par la réflexion sur le langage ? son linguistic turn ? qui a pris une grande part de son temps ne devait pas déboucher sur Soi-même comme un autre.

Approche langagière

Mais une autre approche reste concevable. Insistant moins sur la dimension langagière, elle privilégie les fidélités dont se réclame Ricœur plutôt que la thématique la plus explicite de ses publications. Elle permet de mettre l'accent sur les continuités et d'accorder une importance moindre au décalage souligné entre Temps et Récit et Soi-même comme un autre.

Dans Ce qui me préoccupe depuis trente ans , Ricœur souligne les trois présuppositions successives qui sont à l’origine de son travail: ?la philosophie comme réflexion, la philosophie comme phénoménologie, puis l'herméneutique, c'est?à dire les médiations ? successives par les signes, les symboles et enfin les textes. En évoquant cette triple filiation, il désigne les trois courants de pensée sur lesquels il ne cesse de s'appuyer : la tradition réflexive issue de Fichte, et particulièrement l'oeuvre de Jean Nabert, qui jouera cependant un moindre rôle durant les années consacrées aux travaux portant sur le ,récit et la métaphore; le courant phénoménologique issu de Husserl et de Heidegger; et enfin la tradition herméneutique marquée par la figure de Gadamer, « qui assume toutes les exigences de ce long détour et qui renonce au rêve d'une médiation totale, au terme de laquelle la réflexion s'égalerait à nouveau à l'intuition intellectuelle dans la transparence à soi ..d'un sujet absolu ». A la fin de Soi-même comme un autre, ouvrage où Ricœur opère un détour exigeant par la pensée analytique anglo-saxonne, il ne dément pas cette triple fidélité et avance une nouvelle fois le terme de phénoménologie pour définir sa tentative d’élaborer une « herméneutique de soi ».

Approche structurelle

L’accent est mis cette fois sur la dialectique entre morale et éthique. Cette dialectique traduit le glissement d’une critique de la vision morale du monde de Kant à une valorisation de la pensée exprimée par Liebniz et Spinoza qui privilégient le conatus, l’appétition et l’éthique. Dans une première étape Ricœur développe les limites de la vision du monde, indissociable de l’éthique de rétribution. Dans une deuxième, nous trouvons la longue phase herméneutique dont la publication du Conflit des interprétations sera le point d’orgue. Enfin dans une nouvelle configuration des liens entre morale et éthique, Ricœur a recours à la pensée analytique anglo-saxonne pour rassembler et unifier avec la philosophie continentale dans son œuvre Soi-même comme un autre, appelé aussi par de nombreux commentateurs « la petite éthique ».

Ces trois étapes ont le mérite de mettre l'accent sur la question du sujet de l'action, indissociable de la tradition réflexive dans un premier temps avant d'être reprise comme question du Soi dans Soi-même comme un autre. Si cette question du Soi a exigé ces longs détours, elle contribue à montrer que la démarche met en oeuvre une pensée de l'agir qui doit prendre en compte toutes les manifestations du Soi et mettre en scène les formes diverses de la praxis.

L’œuvre de Paul Ricœur ne peut se comprendre sans son attachement au protestantisme. Son œuvre se révèle comme un passage obligé pour la lecture des Écritures. Dans L’herméneutique biblique on trouve son importante contribution sur les paraboles évangéliques et la spécificité du langage religieux. Ricœur propose une application aux narrations bibliques des recherches menées dans sa trilogie Temps et récits.


Paul Ricœur ne peut pas être enfermé dans une école particulière, ou un courant philosophique précis. Son « exil » aux État Unis lui aura donné la possibilité de mettre la praxis au service d’une ontologie de soi. Depuis les années quatre vingt l’œuvre de Paul Ricœur retrouve un grand intérêt en France et dans le monde.



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