En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

Du corps charnel au corps fabriqué

Publié le Lundi 16 décembre 2019

Du corps charnel au corps fabriqué

Le CETAD a déjà tenté d'aborder les questions des transhumanismes :

         Transhumanisme ou transfiguration ( Regards Noël 2014). Patrick Jacquemont en a déployé, sous le même titre, avec une bibliothèque enrichie,un cours au Couvent Saint Jacques (octobre 2017).

        Voici une nouvelle contribution de Sylviane Agacinski, L'homme désincarné. Du corps charnel au corps fabriqué ? Tracts n°7, Gallimard, 2018.

Le vocabulaire de S. Agacinski est précis et tente de mieux circoncire un débat devenu incontournable, mais quelquefois plus polémique que précis.


L'homme charnel : la citation de Simone Weil est claire : « L'homme doit faire acte de s'incarner car il est désincarné par l'imagination ». Or, aujourd'hui, « l'homme des Temps modernes se veut fabricant de lui-même et de ses descendants grâce aux biotechniques, et grâce aux ressources biologiques d'origine humaine ». Les nouveaux croyants entendent échanger leurs vieilles « tuniques de peau » contre un corps dont ils seraient les fabricateurs souverains, un corps restauré et augmenté, un corps fabriqué sans père ni mère, et non plus engendré ; corps reconstruit et neutre, par-delà l'homme et la femme, corps de moins en moins vulnérable, mais de moins en moins vivant .


Si la médecine peut faire des miracles, doit-elle dépasser sa fonction thérapeutique par une foncion anthropocentrique ? Réparer, oui, mais refaire ? Dans The human condition (1958), Hannah Arendt évoque un homme cherchant à « échanger sa vie reçue de nulle part contre un ouvrage de ses propres mains». S. Agacinski peut alors reprendre la formule de Walter Benjamin : « L'homme est entré dans l'époque de sa réductibilité technique ». L'introduction au tract est précise et il n'y a pas lieu de la contester.


Suit alors une description trop rapide des techniques du marché du corps. Trop brutale aussi car elle ne tient pas compte du sens de la démarche des femmes et des hommes. Une démarche qui peut avoir un sens humain à travers le recours aux techniques.
Peut-on parler de « marché de la chair » sans nuancer « humainement » ? C'est là que l'analyse de la « chair » est nécessaire. Que signifie le « corps charnel » ? Il ne suffit pas de dire : « Notre corps charnel nous appartient » jusqu'au paradoxe : « nous sommes libres de notre corps ». Selon l'arrêt de la Cour de Cassation,  le corps humain est « indisponible ».

Ne faut-il pas aller plus loin ? Pour remettre en cause le « corps fabriqué », le philosophe doit se faire théologien.

Dans le récit de la Genèse, le corps est inséparable de la chair. Dieu est comme un potier tentant de modeler un corps humain : un homme, et côte à côte de lui, une femme (Gn 2, 7). Mais la création du potier ne devient un homme que parce que le Créateur lui insuffle le souffle qui est le sien, l'esprit. L'humain est un don, fabriqué d'argile et de souffle. La fragilité du corps humain est celle d'un don de Dieu. La vie humaine est une vie donnée. Corps et souffle, sans accepter une dualité corps et âme (Platon). Corps spirituel et corporel. Aux êtres humains de ne pas oublier ce que le Créateur a donné ; de recevoir cette fabrication de l'Autre, d'un autre qu'il doit accueillir pour le donner à son tour. La dignité de l'homme est d'être un don reçu qui peut donner à son tour. Ce qui fait la difficulté, c'est le vocabulaire de la chair. Le sens premier de la chair (basar en hébreu) est l'argile dont le potier pétrit l'homme avant de lui donner son haleine, son souffle. La chair insufflée par l'Esprit, c'est l'être vivant. C'est dans un autre sens que Paul opposer chair et esprit, charnel et spirituel, la chair étant considérée comme périssable car soumise au péché. Dualisme inévitable alors du charnel et du spirituel (Rm 1, 3), de la chair et du souffle.


Peut-être faudrait-il tenir compte du vocabulaire si cher à Jacques Derrida et à ses disciples depuis la khâgne de Louis le Grand. Pour éviter le conflit entre le corps charnel et le corps fabriqué, ne faut-il pas oser dire, avec Athanase : « Dieu s'est fait homme (de livres de la Genèse jusqu'au Nouveau Testament), pour que l'homme soit divinisé ». Il ne s'agit pas alors de revendiquer un homme « augmenté », « immortel », refabriqué par l'homme technique. Mais de reconnaître l'homme divinisé, transfiguré.


Patrick Jacquemont
CETAD, Toussaint 2019

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