En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

Le pardon ou la victime relevée,

Publié le Jeudi 30 septembre 2021

Le pardon ou la victime relevée,

La place centrale de la victime dans le processus du pardon

Guilhem Causse

Nous vous proposons un compte-rendu du livre de Guilhem Causse, Le pardon ou la victime relevée, Salvator, 2019. Si nous ne sommes pas nécessairement en phase avec toutes ses thèses avancées, ce livre ouvre des pistes de réflexion très intéressantes pour débattre sur le sujet du pardon.

Les abus sexuels


En 2018, le scandale des abus sexuels commis par des clercs et religieux dans l’Église catholique éclate au grand jour. Ce "scandale" touche les "petits", ceux dont parle Jésus dans son enseignement sur le le pardon en Matthieu 18 ; texte sur lequel Guilhem Causse prend appui tout au long de son livre.

Le vrai visage du pardon

Aujourd’hui, l’Église est dans une épreuve de vérité, un moment de justice qui nous appelle, dit Guilhem Causse, à redécouvrir le vrai visage du pardon. En effet progressivement, le pardon a été, pour une large part, « réduit à ce qui conduit le coupable à se repentir et reconnaître sa culpabilité », jusqu’à en faire « l’ennemi des victimes ». 

 Trois dimensions oubliées du pardon

Guilhem Causse relève trois dimensions oubliées du pardon.

      - Premièrement la dimension corporelle du pardon

renvoie à « une dimension très archaïque du mal, lié au tabou et à sa transgression, vécue comme une souillure, une tache. » Or, à partir du XVIIe siècle, le pardon est devenu un travail centré sur le coupable, dans l’intime de sa conscience pour se reconnaitre coupable. « Le corps et le psychisme blessés de la victime sont largement exclus de ce travail ». Mais, dans les crimes, en particulier d’abus, la victime se sent souillée. La dimension corporelle s’étend également au corps social, aux familles des victimes, aux communautés touchées.

     - Deuxièmement, la dimension collective du pardon.

« Le pardon vise le maintien et le rétablissement du lien de confiance mutuelle entre les membres d’une communauté où a été vécu une faute, un délit ou un crime. Cette visée a été perdue lorsqu’on s’est centré uniquement sur la réintégration du coupable dans la légalité. La victime disparaît du processus […] au profit du juge seul habilité à prononcer la sentence. La communauté n’est plus lors fondée sur la confiance, mais délimitée par une législation. Le pardon y devient un accessoire de la justice : il faudrait d’abord que le criminel soit jugé, reconnu coupable et condamné à la peine requise par la loi. C’est le pardon pensé sur le modèle de la grâce royale. » (p.10).

Mais, le pardon ne peut dépendre de l’aveu du coupable. C’est comme si l’aveu était un don proposé par le coupable et que la victime n’aurait plus qu’à recevoir, avec gratitude bien sûr ! Rappelons-le, le pardon est d’abord un don à recevoir, porteur d’une gratuité. Tout repose sur une "hypothèse", un "acte de foi" : la bonté originaire de l’homme, donc aussi bien l’agresseur que la victime.

A ce propos, Lorraine Angeneau, psychologue clinicienne, souligne l’ambigüité du terme de coupable. Pour la victime, l’auteur est avant tout un agresseur. De plus, la victime elle-même peut aussi se sentir coupable : celle de ne pas avoir su « résister », d’avoir quelque peu provoqué l’acte de l’agresseur. On parle ici d’une mauvaise culpabilité dont la victime devra sortir, souvent avec une aide extérieure.

          - Troisièmement, découlant des deux premières, la victime comme point de départ du processus du pardon.

Comme le rappelle Guilhem Causse, si chez Luc (15 3-7), la brebis perdue est le pécheur appelé à la conversion, chez Matthieu (18,10-14), la brebis perdue est le petit enfant, la victime dont il faut prendre soin. Une figure souvent oubliée pour ne retenir que celle de Luc.

 
Le pardon : glaive ou baume ?

Le pardon est souvent décrit comme un glaive tranchant servant à séparer/délier le coupable de ses actes (Ricoeur), Mais, pour la victime, il s’agit d’abord de dénouer cette mauvaise culpabilité évoquée précédemment, de renouer avec une confiance perdue, de refaire une unité. Le travail du pardon est de l’ordre du soin, d’un baume apaisant (dans le bon sens du terme).

Ainsi, le sacrement de réconciliation n’est pas réservé au « coupable ». Il offre aussi un espace pour la victime pour quelle puisse entendre : « ce que tu as subi, les souffrances profondes qui en résultent, n’affectent pas la bonté qui est en toi ». S’il ne permet pas de guérir, le pardon entre dans le long processus de relèvement de la victime.

Une limite au pardon ?

Guilhem Causse porte notre attention sur la finale de Matthieu 18 où Jésus donne un enseignement sur le pardon. Dans la parabole du débiteur impitoyable (Mt 18,23-35), le pardon est une réduction suffisante de la dette pour être remboursable ; que la faute du coupable puisse rentrer dans un cadre juridique, avec une sanction possible. La réduction de la dette, ajoute Guilhem Causse est l’option choisie par la Commission vérité et réconciliation en Afrique du Sud.

Mais, le pardon ne s’arrête pas à la remise de la dette. Il y a une dimension complémentaire à la justice. Dans la finale de Mt 18, le débiteur qui a vu sa dette remise, refuse à son tour de réduire la dette de ses propres débiteurs. Du coup, le roi annule la remise, aggrave la sanction et le soumet aux bourreaux. Là est la limite du pardon : le "blasphème contre l’Esprit" (Mt 12,31) qui menace ceux qui se sentent arrivés à un tel degré de "perfection" qu’ils pensent ne plus avoir de dette ! L’"impardonnable" devient alors le fait de ne pas faire bénéficier son prochain du pardon dont on a soi-même bénéficié gratuitement.

La place du rite, des institutions et de la communauté

Pour les chrétiens, l’unique source du pardon se situe dans la mort et la résurrection du Christ (une fois pour toutes). Mais, le pardon est présent dans bien d‘autres traditions religieuses (juive, musulmane, orientale, …) et dans nos sociétés. Le pardon, tout en ne se substituant pas à la justice de nos tribunaux, est nécessaire au vivre ensemble, à la fraternité (Mt 18,15). Il permet de sortir du cercle infernal de la vengeance et de rétablir du lien de confiance, bref à humaniser notre monde.

Une question se pose sur le sacrement de la réconciliation. Qu’en est-il de la représentation de la communauté uniquement par un prêtre ? N’y a-t-il pas danger de le réduire à un face-à-face intime et "juridique" alors qu’il doit demeurer la célébration communautaire d’une libération ?

A la suite de Lévinas, Guilhem Causse invite à retrouver dans le monde chrétien, et plus largement dans la société, ce qui se passe au Yom Kippour, c’est-à-dire la célébration d’un événement historique de libération d’un peuple (Exode). Il suit Roch Hachana qui, lui, renvoie à la création du monde par un Dieu de bonté. C’est dans cet esprit que les célébrations collectives du pardon sont instaurées à la suite de Vatican II.

Notons également les travaux actuels sur la justice restaurative où il s’agit comprendre comment des éléments rituels interviennent pour que la victime retrouve son unité, sa place dans la communauté. Elle rejoint la demande des victimes d’abus dans l’Eglise de célébrations de « réincorporation » dans celle-ci.

 

Pour terminer et en lien avec le Synode 2023 sur la « synodalité », une question se pose. Comment le fait de remettre la victime au centre du processus de pardon est-il générateur de synodalité ? Les relations se jouent-elles autrement ? L’Eglise en est-elle davantage synodale ?

 

 

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