En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

La Bible dévoilée (I.Finkelstein et N.Silberman)

Publié le Samedi 11 février 2006


Après le succès durable de la célèbre Bible arrachée aux sables de W.Keller, La Bible dévoilée connaît à son tour l’amorce d’un succès tout aussi ambigu. La parenté de ces deux productions est inscrite dans leurs titres. D’un côté La Bible arrachée aux sables, de l’autre La Bible dévoilée dont le titre original, rappelons-le, est The Unearthed Bible, « la Bible déterrée » : il s’agit bien du même concept.

Même schéma, également, simple et efficace : donner au lecteur l’occasion - à vrai dire l’illusion - d’arbitrer la confrontation directe entre les données du texte biblique et les données du terrain mise à jour par l’archéologie. Tel est le propos exprimé par Finkelstein et Silberman dès les p.7-8 : nous estimons qu’un réexamen des découvertes antérieures et de celles provenant des fouilles archéologiques actuelles démontre clairement que (...) Dans les prochains chapitres, nous apporterons les preuves qui étayent cette affirmation (...) Nous laissons au lecteur le soin de décider si notre reconstruction s’accorde avec ces preuves.

Lorsque l’on sait l’usage qui a pu être fait ici ou là du résultat de fouilles archéologiques dont la rigueur, voire l’authenticité, n’étaient pas toujours garanties, on n’est pas très rassuré pour le public convié à pareil arbitrage en ces matières. Dans le meilleur des cas, la mise en rapport des données d’un texte ancien avec des données archéologiques reste grevée d’un poids d’incertitude tel qu’il est difficile de parler de preuve. Est-il possible de recourir de manière drastique et univoque à la notion de preuve scientifique dans le domaine des recherches historiques ? N’est-ce pas méconnaître que le passé ne nous est accessible qu’à partir de traces nécessairement interprétables, jamais en direct ? Ne serait-il pas plus prudent de recourir ici, avec C.Ginzburg, à la notion d’indice plutôt qu’à celle de preuve puisque, selon cet auteur, la connaissance historique est indirecte, indiciaire et conjecturale (Mythes, Emblèmes, Traces, p.154) ?

Le terme de la démarche étant de se prononcer sur la véracité historique d’un texte, comment peut-on prétendre y parvenir sans jamais sonder le texte ni prêter attention à sa facture littéraire ? N’est-ce pas cette facture qui peut renseigner sur la distance que le texte pose et entretient avec l’objet dont il traite ? On comprend d’autant moins le silence de La Bible dévoilée que l’examen critique du texte biblique aurait fourni à Finkelstein et Silberman de solides arguments en faveur de cette manière d’aborder le problème des origines de la Bible et l’antique société israélite à partir d’une perspective entièrement nouvelle (p.7-8). C’est là un énorme paradoxe : l’ouvrage intitulé en français La Bible dévoilée ne soumet à aucun moment le texte biblique à une démarche critique. En quoi consiste donc le prétendu dévoilement ? Le titre américain The Bible Unearthed présentait au moins l’avantage de décrire exactement le contenu.

L’ouvrage ainsi conçu présente donc l’inconvénient de soumettre la vérité de l’Ecriture à la seule question de la véracité historique posée, qui plus est, en termes positivistes les plus stricts. Le propos reste strictement limité au domaine de compétence des auteurs qui ne sont pas exégètes. Le contexte commercial de l’édition et l’idée que se fait l’éditeur des besoins du public ont sans doute été déterminants. Que l’on doive ou non le déplorer, ce qui est complexe, nuancé, documenté, discuté et qui serait censé intéresser tout le monde, ne fait pas recette dans l’espace médiatique.

Au-delà des causes évidentes ou occultes qui expliquent ce foudroyant succès de librairie, il faut s’interroger sur l’impact de ce type d’ouvrage. Si l’on entend de partout que La Bible dévoilée fait des ravages, on entend moins souvent que ce livre pourrait avoir des effets positifs. Démonstration incomplète parce qu’il néglige l’examen critique du texte, démonstration construite sur un argument douteux, celui de la seule preuve archéologique, l’ouvrage n’en place pas moins le lecteur devant un panorama historique de l’ancien Israël qui diffère sensiblement de celui auquel nous avons été accoutumés (p.8). Ce changement de panorama n’est pas obligatoirement catastrophique.

Contrairement à ce que laisse entendre la tendance générale du livre, ce nouveau panorama historique n’émerge pas que des seules fouilles archéologiques. Une étude critique du texte biblique montrerait en effet que l’autre panorama, celui auquel nous avons été accoutumés n’est pas et ne peut pas être, pour le dire plus nettement, historique, au sens moderne du terme. Le lieu n’est pas ici d’en faire la démonstration. On ne peut qu’évoquer rapidement les nombreuses difficultés qu’oppose la Bible à la reconstruction du passé d’Israël : représentations variées, pas toujours cohérentes, ce qui en fait d’ailleurs l’intérêt, vastes constructions qui reprennent des éléments antérieurs dans des perspectives différentes, scènes sans témoins etc... Il est bien connu des spécialistes que la seule période où il est possible de « faire de l’histoire » se limite à l’époque des rois, parce que l’on peut croiser les données bibliques avec les données égyptiennes, assyriennes, babyloniennes et autres. L’entreprise devient plus aléatoire pour la période post-exilique en raison, précisément, de la disparition du royaume de Juda qui explique l’absence totale de traces. L’entreprise devient impossible, et affirmer le contraire serait imprudent, pour tout ce qui précède l’époque royale : Patriarches, Exode, Conquête, temps des Juges. On ne dispose alors que de la correspondance d’El Amarna qui mentionne la présence des Habiru en Canaan, population dont le rapport avec les Hébreux de la Bible doit être soigneusement examiné, et de la mention d’Israël dans la Stèle de Merneptah. C’est peu, en regard de la masse de textes bibliques censés couvrir l’histoire depuis Abraham jusqu’à David.

Ces considérations nous mènent à examiner le second volet de La Bible dévoilée qui, en plus d’une nouvelle manière de comprendre la naissance de l’ancien Israël s’intéresse à l’émergence de ses textes sacrés et historiques. Le ton est donné dès le Prologue (p.11-14) : pour les auteurs, la Bible ne doit rien à une quelconque révélation miraculeuse. Cette affirmation mériterait qu’on s’y arrête longuement pour ne pas l’entendre uniquement comme un propos qui fâche. Arrêtons-nous plutôt au fait que Finkelstein et Silberman situent, avec assurance, la naissance de la Bible au VIIème siècle, plus précisément au temps du roi Josias (p.11-12). On appréciera au passage le tour pittoresque que prend l’expression de cette conviction : Le noyau historique de la Bible fut conçu dans la cohue des ruelles encombrées de Jérusalem, dans les cours intérieures du palais royal de la dynastie davidique et dans le Temple du Dieu d’Israël (p.12). Pour le reste, aucun argument n’est apporté en faveur de cette datation, les choses semblant aller de soi. Or, si l’importance de l’époque de Josias, roi réformateur du yahvisme judéen, est indéniable, rien ne prouve que la Bible ne commence que sous son règne. Comment, dans ces conditions, faudrait-il comprendre les données bibliques antérieures à ce règne ? Les auteurs affirment eux-mêmes que le mouvement réformateur puisait son inspiration dans une écriture sacrée, dont le génie spirituel et littéraire demeure sans égal (p.11-12). Ils dressent, à l’occasion, un inventaire assez précis de cette saga épique, forme sous laquelle se présentait alors le patrimoine scripturaire : collection, fabuleusement riche, de récits historiques, de souvenirs, de légendes, de contes populaires, d’anecdotes, de textes de propagande royale, de prédictions, de poèmes antiques (p.12). N’est-ce pas reconnaître qu’il y a déjà « de la Bible » avant Josias ? On le voit, ce qui manque ici à La Bible dévoilée, c’est tout simplement un concept de tradition. Mais, nous le savons, l’ouvrage n’est pas un livre de théologie. Nous retiendrons toutefois que, contre une tendance à dater très bas, à l’époque perse sinon plus tard encore, l’essentiel de la matière biblique, Finkelstein et Silberman remontent au moins à Josias et laissent entendre que les réformateurs du VIIème siècle s’appuient sur des textes antérieurs. Nous ne saurons cependant pas comment ces auteurs ont forgé leur conviction sur ce point.

A notre avis, si elle n’est pas accompagnée d’un travail critique sur le texte, la seule confrontation directe entre le texte biblique et les données archéologiques demeure pratiquement inefficace dans ce type de recherche dont le but est précisément de discerner les écritures successives qui aboutissent au texte définitif. Une bonne méthode recommanderait de ne s’exposer à la confrontation avec les données du terrain qu’après l’examen critique du texte, ne serait-ce que pour mieux apprécier la juste proportion entre les représentations fournies par le texte et l’interprétation des résultats des fouilles. Est-il prudent, par exemple, de mettre directement en balance l’ensemble de la tradition patriarcale (Gn 12-50), construction puissamment et laborieusement élaborée au fil des siècles, avec les données archéologiques extraites des sites palestiniens ? A l’évidence, les indices qui mettent sur la trace du « montage » ne sont pas d’abord archéologiques, mais littéraires. On pourrait en dire autant de l’Exode, de la Conquête et, pour une large part, de la période des Juges et des premiers rois.



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