En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

Un texte á méditer pour Pâques

Publié le Vendredi 7 avril 2006

Dans les Eglises orthodoxes, la tradition a conservé la joyeuse salutation des croyants au matin de Pâques : « Christ est ressuscité ! ». La joie de Pâques habite tous ceux qui croient en Jésus-Christ ! Les chrétiens annoncent que celui qui est mort sur la croix a été relevé, qu’il est vivant et que son Esprit, à l’oeuvre dans le monde, ne cesse de rassembler ceux qui sont prêts à accueillir cette Parole et vivre de l’espérance qu’elle suscite.
Mais pouvons-nous aujourd’hui parler de la « résurrection de Jésus », sans risquer d’être considérés comme les tenants crédules ou abusés d’une représentation naïve ? ou encore de nous enfermer dans le petit cercle de ceux qui s’attachent à des formulations reçues, en refusant tout esprit critique et tout dialogue avec les hommes et les femmes de notre temps ?

Que signifie cette proclamation ? Nous n’avons pas le droit de discréditer le message qui nous a été confié en cachant sous le voile d’une fidélité inconditionnelle ce qui ne serait que paresse intellectuelle ; plus encore, la tradition chrétienne depuis les origines demande que chacun « soit prêt à rendre compte de l’espérance qui est en lui » (1 Pierre 3,15 ) ; rendre compte, c’est-à-dire proposer un discours qui parle aux hommes de notre temps, crédible pour ceux qui veulent lui prêter attention et tenter d’en accueillir l’impact dans leur vie.
Pour approcher ce que signifie cette proclamation, nous nous proposons d’interroger les formulations des premiers chrétiens, et d’abord de voir comment elles s’enracinent dans l’expérience et la foi du peuple d’Israël.


Dire l’indicible ?

Le vocabulaire que nous employons, « ressusciter, résurrection », n’est que la transposition en français des verbes latins utilisés dans la traduction latine du Nouveau Testament partout répandue dans l’Occident chrétien après le 5ème siècle, la Vulgate. Au cours des siècles ce vocabulaire a perdu son pouvoir évocatoire, d’autant plus aisément que nous avons oublié qu’il s’agit d’une métaphore ( ) ; plus encore, nous ignorons souvent que, pour mettre des mots sur l’expérience inédite qu’ils avaient faite, les premiers témoins ont eu recours à des images différentes qui se sont peu à peu combinées.

Comment dire l’indicible, comment faire entendre ce qui restait inouï ? Le langage de la résurrection ne pouvait être que métaphorique, car il s’agissait d’annoncer un événement entièrement nouveau, devant lequel les mots se dérobaient. Les premiers disciples de Jésus, tous issus du monde juif, se sont donc tournés vers ce qui était leur tradition religieuse, ils ont commencé par interroger leurs Ecritures.


La foi juive en la résurrection des morts

Or, depuis plus de deux siècles, une espérance naissante au coeur de divers groupes de fidèles cherchait à se dire ; plusieurs psaumes la laissent émerger : celui qui jusqu’au bout a mis toute sa confiance en Dieu refuse la conception traditionnelle de la mort considérée comme la fin de toute relation possible ; il arrive que tel ou tel psaume résonne d’un voeu d’une étrange audace : le Dieu de la vie « n’abandonnera pas son fidèle à la corruption » (Psaume 15,10) !
Au moment du soulèvement des frères de Juda Maccabée contre le pouvoir des rois grecs séleucides (167-164 av.J.C.), un grand nombre de jeunes juifs moururent martyrs pour leur foi. Le livre de Daniel trouve alors des images fortes pour affirmer que ces morts ne sont pas un échec : au contraire les justes qui ont donné leur vie seront l’objet d’une intervention de Dieu à la fin des temps : « Alors beaucoup de ceux qui dorment dans le sol poussiéreux se réveilleront, ceux-ci pour la vie éternelle, ceux-là pour l’horreur éternelle » (Daniel 12,2).

C’est l’époque où se développe le courant de pensée de l’apocalyptique, qui est aussi un courant littéraire, annonçant qu’à la fin des temps, lorsque le monde sombrera dans le désastre, Dieu interviendra pour mettre fin à l’histoire ; alors il relèvera les morts et les rassemblera pour un jugement. On trouve insérés dans le livre d’Isaïe quelques chapitres qui témoignent de cette espérance apocalyptique : « Tes morts revivront, leurs cadavres se relèveront. Réveillez vous, criez de joie, vous qui demeurez dans la poussière ! Car ta rosée est une rosée de lumière, et la terre aux trépassés rendra le jour » (Isaïe 26,19).

Deux images au moins apparaissent qui sont liées et cependant différentes : celle d’un réveil et celle d’un lever. Elles vont habiter la foi de plusieurs mouvements juifs réformateurs (les pharisiens et les esséniens) , qui formulent ainsi leur attente d’une résurrection finale, après qu’une intervention définitive de Dieu aura mis un terme à notre histoire.


Réveil, surgissement

Les premiers disciples de Jésus se sont d’abord tournés vers ces images de la résurrection ; mais alors qu’elles étaient situées dans un futur au-delà de l’histoire, ils les ont reprises au passé : désormais l’action de Dieu réveillant et relevant les morts avait commencé : « Dieu l’a réveillé des morts » lit-on dans les lettres de Paul, qui sont les premiers écrits chrétiens (1 Thessaloniciens 1,10 ; Galates 1,1). Dans les évangiles, les récits de manifestation du Ressuscité utilisent la même image : « il n’est pas ici, il s’est réveillé » (Matthieu 28,6 ; Marc 16, 6 ; Luc 24, 6) ; le langage du réveil s’inscrit dans la continuité temporelle d’un avant et d’un après : il dit que celui qui était mort et qui est maintenant vivant, est bien le même.

Aussitôt une autre image vient le compléter : l’image du relèvement, du surgissement, qui est arrachement à la mort et victoire sur la mort. On trouve ainsi dans un hymne baptismal de la lettre aux Ephésiens : « réveille-toi, toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera » (Ephésiens 5,14). De même plusieurs discours de Pierre dans les Actes des Apôtres insisteront sur cet aspect : « Jésus le Nazaréen... celui que vous avez livré et supprimé en le faisant crucifié par la main des impies, c’est lui que Dieu a relevé... ce Jésus, Dieu l’a relevé, nous en sommes tous témoins ; exalté à la droite de Dieu, il a reçu de la part du Père la promesse de l’Esprit Saint » (Actes 2,24 et 32-33). L’image qui se déploie ici est spatiale : elle évoque le passage du monde d’en bas (ou de l’ici-bas) au monde de Dieu, monde d’en haut, monde de la gloire.


Exaltation, élévation dans la gloire

Une métaphore très forte de la résurrection est donc celle de l’exaltation, de l’élévation dans la gloire auprès de Dieu, dans des hauteurs qui sont censées être celles de l’habitat divin, le lieu où Dieu règne, et où le Ressuscité est appelé à régner à sa droite.
L’Evangile de Jean médite longuement cette métaphore : l’évangéliste s’appuie sur la tradition du livre des Nombres qui veut que Moïse dans le désert ait élevé un serpent d’airain dont la vue guérissait ceux qui avaient été piqués par des serpents. La croix sur laquelle Jésus sera élevé devient le lieu où se manifeste aussi sa gloire, comme puissance de pardon et de vie (Jean 3,14-15 : « il faut que de la même façon le Fils de Homme soit exalté »). Ce même vocabulaire de l’exaltation était déjà présent dans l’hymne que Paul propose à la méditation des Philippiens : « c’est pourquoi, Dieu l’a exalté au plus haut, et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom » (Philippiens 2,9). Cette exaltation qui est aussi glorification reprend et considère comme réalisée la promesse que Dieu avait faite au prophète serviteur : un serviteur qui avait accepté de mourir sans un mot pour que soit effacé et comme épuisé le péché de son peuple : « voici mon serviteur, il sera exalté et il sera glorifié » (Isaïe 52,13).

Images de réveil, image d’exaltation, de gloire et de règne... elles n’épuisent pas, de loin, ce qu’a été l’éblouissement de l’expérience des disciples.


Vie et création nouvelles

Avec la résurrection de Jésus, c’est un monde nouveau qui est en train de naître ! Paul n’hésitera pas à dire que « l’univers gémit dans les douleurs de l’enfantement » (Romains 8,23), et que nous gémissons avec lui, car il s’agit vraiment d’accéder à une vie nouvelle.

De fait, l’évangéliste Luc propose au monde grec cette image de la vie, plus facile peut-être à accepter ; c’est ainsi qu’on trouve dans le récit de la venue des femmes au tombeau l’expression très forte : « pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ? » (Luc 24,5). Celui qui est vivant et que « la mort n’a pu garder en son pouvoir » (Actes 2,24), car il s’agit bien de la défaite définitive de la mort, et non du renouveau cyclique de la vie au printemps.

Paul, dans la première lettre aux Corinthiens, rappellera que la mort est une puissance ennemie de Dieu, et qu’au terme de l’histoire, elle sera soumise au Christ comme l’auront été toutes les forces du mal : « la mort a été engloutie dans la victoire : où est-elle, ô mort, ta victoire ? où est-il ton aiguillon ? » (1 Corinthiens 15,26 et 54-55).
Jésus crucifié, mort en croix, est passé de la mort à la vie ; les récits de la passion dans les évangiles relisent ce passage à travers la souffrance, de la mort à la vie, à la lumière du récit de l’Exode, passage à travers la mer, de la servitude à la liberté ; la passion de Jésus est une nouvelle Pâque, à tel point que Paul osera un raccourci étonnant : « Christ, notre Pâque, a été sacrifié » (1 Corinthiens 5,7).

Le chemin pascal, traversée de la mort vers la vie, n’est possible que par la puissance de l’esprit de Dieu. Esprit créateur et recréateur, l’esprit de la résurrection est déjà à l’oeuvre, il travaille de l’intérieur nos vies, nous arrachant à l’emprise de la mort.


Transformation, transfiguration

Paul, dans cette direction, préfère encore une autre image : elle lui permet d’évoquer à la fois la résurrection du Christ et, puisque désormais la résurrection est commencée, notre propre chemin vers la vie. Les termes qui viennent alors sont ceux de « transfiguration », de « transformation », ce qui, en grec, se dit aussi « métamorphose ». L’origine de ces expressions se trouve peut-être dans l’hymne de la lettre aux Philippiens que nous avons déjà citée, où les termes utilisés sont ceux de la forme et de la figure : « Jésus-Christ qui était dans la forme de Dieu a pris la forme du serviteur... reconnu comme un homme par sa figure... » ; sur la figure humiliée, vidée, du Christ serviteur, Paul voit briller l’image de Dieu : « car Dieu a illuminé nos coeurs pour faire resplendir la connaissance de sa gloire qui rayonne sur le visage du Christ » (2 Corinthiens 4,6).

Le texte de Paul fait écho pour nous aux récits de la transfiguration dans les évangiles synoptiques : « il fut transfiguré devant eux » (Marc 9,2) ; cet épisode, au centre de l’évangile de Marc, fait suite à la confession de foi de Pierre et il est encadré par les annonces de la passion : ainsi éclaire-t-il toute la montée à Jérusalem, et le chemin sur lequel Jésus sera abandonné de tous ses disciples, donnant à la mort qu’il va rencontrer sa signification véritable ; la passion de Jésus chez Marc conduit à l’extrême limite du désespoir, dans le silence terrible du Dieu qui n’intervient pas, mais le récit de la transfiguration a d’avance annoncé au lecteur qu’il doit aller jusqu’au bout, jusqu’au pied de la croix, pour voir dans le crucifié, celui qui est vraiment « le Fils de Dieu » et comprendre enfin « ce que signifie ressusciter d’entre les morts » (Marc 9,10 et 15,39).

Tel est le chemin difficile, mais d’avance éclairé, que Jésus a ouvert à tout homme. La foi pascale est adhésion à la vie nouvelle qui est ainsi offerte. Elle n’est possible que si nous laissons place en nous à l’esprit, esprit de prière et d’accueil (ce que Paul appelle l’esprit de filiation), esprit que Jésus nous a laissé, et qui nous entraîne dans un mouvement de « trans-figuration ».



Un foisonnement d’images pour dire la foi et vivre la joie de la résurrection

La profusion des images que nous venons rapidement d’évoquer dit, à elle seule, que nul ne peut épuiser le sens de l’événement : nous ne pouvons que balbutier maladroitement quelque chose de notre foi en la résurrection. La richesse des textes du Nouveau Testament nous aide dans la mesure où nous acceptons de ne jamais tenir la totalité de ce qui y est proclamé ; la résurrection reste toujours bien au-delà de ce que nous pouvons en saisir ou en dire. Mais il ne s’agit pas seulement de dire, il s’agit bien davantage de vivre, et de vivre selon ce que Paul répète : « celui qui est en Christ Jésus, celui-là est une création nouvelle » (Galates 6,15 ; 2 Corinthiens 5,17).

La joie de Pâques est la joie des pauvres qui reçoivent le don immense de la vie nouvelle. Nous ne pouvons rien par nous-mêmes, nous pouvons seulement accueillir l’esprit qui nous est donné ; un esprit qui souffle où il veut, et dont la présence se manifeste chez les plus humbles : l’esprit du Ressuscité n’est-il pas celui qui pousse sans cesse à aimer davantage pour espérer encore davantage ?

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