En lien avec l'Institut Catholique de Paris et la Conférence des Évêques de France

« multiplication des pains »

Publié le Vendredi 24 avril 2009


 

Colin Nouailher ,  (actif à Limoges au XVIe siècle) multiplication des pains,  entre 1550 et 1600, panneau émaillé sur plaque de cuivre, Louvre

La technique de l’émail peint eut un grand succès à Limoges au XVIe.  Sur un support métallique, généralement en cuivre, l'émailleur gravait un motif ; puis à l'aide d'un burin il creusait le métal de manière à aménager des alvéoles qu'il remplissait d'émail;  le tout passait ensuite au four puis au polissage.

Colin Nouailher, est un des importants émailleurs de la Renaissance. Il eut à cette époque une grande production :  famille de sainte Anne, plaques de l’Eucharistie.

Sur cette plaque, Colin Nouailher représente la scène dite de la multiplication de pains. La scène se passe sur le flanc d’une montagne se détachant sur un ciel au soleil couchant, clair à la ligne d’horizon et déjà constellé de nombreuses étoiles. Sur la gauche,des rochers et une maison donnent un aspect rocailleux et abrupt. De l’autre un pente couverte d’herbe accueillante pour que la foule puisse s’asseoir.

 La scène elle-même est séparée en deux parties de part et d’autre d’un arbre central. Le tronc est noueux et les branches se séparent horizontalement, on pourrait y coir le symbolisme d’une croix.

A droite la foule dispersée sur la montagne, des hommes, des femmes, des enfants tendent les mains pour recevoir les pains que des disciples auréolés distribuent. De nombreuses corbeilles sont déposées ça et la, il y en a en abondance, plus qu’il n’en faut !

A gauche de l’arbre, des personnages sont représentés en grand. Au centre du groupe Jésus porte une auréole de forme carrée qui brille de mille rayons. Son vêtement violet contraste par rapport à ceux des autres personnages,il est apparemment plus simple, il ne porte pas de cape comme les autres. Mais sa stature est imposante, c’est lui qui domine la scène. Autour de lui, les  plis des vêtements sont amples, montrant l’agitation et l’inquiétude de chacun.  En même temps ils encadrent et mettent en relief la figure centrale, apaisée de Jésus.

Autour de Jésus les apôtres auréolés parlent avec Jésus, le regard inquiet, lui présentent les quelques pains présentés par un jeune garçon. Jésus est  calme et semble sourire ; c’est lui qui est le maître de la situation. Il sait ce qu’il va faire. Son autorité est autre, elle dépasse la représentation du Jésus de l’histoire, il se dévoile comme le Messie. 

 



Le texte biblique

                Jésus était passé de l’autre côté du lac de Tibériade (appelé aussi mer de Galilée).

Une grande foule le suivait, parce qu'elle avait vu les signes qu'il accomplissait en guérissant les malades.
Jésus gagna la montagne, et là, il s'assit avec ses disciples.
C'était un peu avant la Pâque, qui est la grande fête des Juifs.
Jésus leva les yeux et vit qu'une foule nombreuse venait à lui. Il dit à Philippe : « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu'ils aient à manger ? »
 Il disait cela pour le mettre à l'épreuve, car lui-même savait bien ce qu'il allait faire.
Philippe lui répondit : « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas pour que chacun ait un petit morceau de pain. »
Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit :
 « Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d'orge et deux poissons, mais qu'est-ce que cela pour tant de monde ! »
Jésus dit : « Faites-les asseoir. » Il y avait beaucoup d'herbe à cet endroit. Ils s'assirent donc, au nombre d'environ cinq mille hommes.
Alors Jésus prit les pains, et, après avoir rendu grâce, les leur distribua ; il leur donna aussi du poisson, autant qu'ils en voulaient.
 Quand ils eurent mangé à leur faim, il dit à ses disciples : « Ramassez les morceaux qui restent, pour que rien ne soit perdu. »
  Ils les ramassèrent, et ils remplirent douze paniers avec les morceaux qui restaient des cinq pains d'orge après le repas.
A la vue du signe que Jésus avait accompli, les gens disaient : « C'est vraiment lui le grand Prophète, celui qui vient dans le monde. »
 Mais Jésus savait qu'ils étaient sur le point de venir le prendre de force et faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira, tout seul, dans la montagne.

(Jn 6, 1-15)



Commentaires

 Ce récit est le seul miracle raconté par les quatre évangélistes, mais Jean lui a imprimé sa marque personnelle.

 

La scène est bien située : les personnages, Jésus, les disciples, la foule, le cadre géographique, la montagne sur l’autre rive, et enfin le temps, celui de Pâque. Le thème du « suivre Jésus » va être le leitmotiv de l’ensemble du chapitre. Tout cela évoque un rapprochement avec l’Exode et Moïse.

 

C’est Jésus  qui est au centre du récit. Il voit la foule, il interroge Philippe tout en sachant ce qu’il va faire. C’est lui qui ordonne à la foule de s’asseoir, et garde l’initiative pour la distribution des pains. Et enfin il se retire lui-même dans la montagne à la fin du récit, sachant que la foule allait le faire roi.

 

La foule semble n’être venue que pour être nourrie et guérie, sans que la faim soit évoquée. Jésus n’apparaît pas comme le bon maître qui prend pitié, mais comme Dieu qui rassasie son peuple par le pain qu’il distribue lui-même à profusion. Le sens du récit est celui du don que Jésus fait aux hommes, c’est à dire par excellence le don de la vie, offerte à tous en abondance : c’est sa propre vie qu’il donnera.

 

La mémoire biblique est présente : le souvenir d’Elisée qui multiplia des pains d’orge au pont qu’il y en eut de reste, selon la parole de Yaveh (2R4,42-44) ; la référence à la manne que Dieu, dans le désert, donnait à son peuple en quantité mesurée. A la différence du temps de l’Exode, ici la démesure est de règle !

 

Ce récit fait aussi penser à l’Eucharistie : les paroles sont les mêmes que celles du dernier repas de Jésus, reprises lors des célébrations eucharistiques  « il prit les pains et rendit grâce ». (les synoptiques rajoutent, « il les rompit »).  Comme au soir de la Cène, c’est Jésus lui-même qui distribue  (et non les disciples comme chez les synoptiques).

 

« Rien ne doit se perdre » : cela traduit le souci de dépasser le seul temps historique de Jésus. Jésus donne avec excès pour que l’Eglise, elle aussi bénéficie du don. Jésus est venu « pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance ».

 

Ainsi réalisant ce signe, Jésus dévoile quelque chose de son identité et de son enracinement dans l’histoire du peuple d’Israël.  Il est prophète, il est Messie. Jean est le seul évangéliste à rapporter la réaction des hommes à la vue de ce signe. La foule identifie Jésus au prophète annoncé par Moïse (Dt 18,15). Mais les juifs au temps de Jésus étaient divisés sur le rôle précis de ce prophète. C’est pourquoi Jésus s’enfuit, car il n’est pas prophète comme le souhaite le peuple en attente d’un messie roi terrestre.

 

Ainsi Jean superpose trois moments différents : le temps de l’Exode, la rencontre historique avec Jésus, et le temps de l’Eglise.

 

L’objectif de Jésus est moins de manifester sa compassion pour la foule sans nourriture  que de dévoiler sa véritable identité. Mais la foule n’atteint pas la foi, elle ne voit en Jésus que le prophète attendu ou le roi espéré. Vicié par de telles méprises, son attachement est fragile et se brisera à la fin du chapitre.

 

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