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La vision de Daniel

Publié le Vendredi 29 novembre 2019


La vision de Daniel : les quatre animaux sortis de la mer et l'Ancien des Jours - Silos Apocalypse (1109), British Library

Le Beatus de Silos (apocalypse de Silos) est un manuscrit enluminé contenant notamment un commentaire de l’Apocalypse de Beatus de Liebana, et le commentaire de saint Jérôme sur le livre de Daniel dont nous regardons une illustration. Le manuscrit a été écrit et décoré dans l’abbaye de Silos en Espagne (province de Burgos) qui produisait les plus belles œuvres de l’époque. Le manuscrit fut achevé en 1091 pour l’écriture et en 1109 pour l’enluminure (104 miniatures).

Les miniatures sont typiques du style léonais dont le manuscrit de Silos est un des exemples les plus tardifs. Les représentations abstraites et très colorées tendent à écraser les éléments humains. Le pays a cette époque est marqué par l’occupation musulmane à partir de 711 qui tend à isoler l’Espagne du reste de l’Europe. Dans les régions restées chrétiennes, le royaume des Asturies et celui de Leon s’invente un art original, mélangeant des influences wisigothiques, carolingiennes et mauresque.  Le livre de l'Apocalypse possédait une importance particulière. Son commentaire, écrit par Beatus de Liebana, a connu un grand succès dans les monastères espagnols.

 



Le texte biblique

 Daniel prit la parole et dit : « Au cours de la nuit, dans ma vision, je regardais. Les quatre vents du ciel soulevaient la grande mer.

 Quatre bêtes énormes sortirent de la mer, chacune différente des autres.

 La première ressemblait à un lion, et elle avait des ailes d’aigle. Tandis que je la regardais, ses ailes lui furent arrachées, et elle fut soulevée de terre et dressée sur ses pieds, comme un homme, et un cœur d’homme lui fut donné.

La deuxième bête ressemblait à un ours ; elle était à moitié debout, et elle avait trois côtes d’animal dans la gueule, entre les dents. On lui dit : “Lève-toi, dévore beaucoup de viande !”

 Je continuais à regarder : je vis une autre bête, qui ressemblait à une panthère ; et elle avait quatre ailes d’oiseau sur le dos ; elle avait aussi quatre têtes. La domination lui fut donnée.

Puis, au cours de la nuit, je regardais encore ; je vis une quatrième bête, terrible, effrayante, extraordinairement puissante ; elle avait des dents de fer énormes ; elle dévorait, déchiquetait et piétinait tout ce qui restait. Elle était différente des trois autres bêtes, et elle avait dix cornes.

Comme je considérais ces cornes, il en poussa une autre, plus petite, au milieu ; trois des premières cornes furent arrachées devant celle-ci. Et cette corne avait des yeux comme des yeux d’homme, et une bouche qui tenait des propos délirants.

Je continuai à regarder : des trônes furent disposés, et un Vieillard prit place ; son habit était blanc comme la neige, et les cheveux de sa tête, comme de la laine immaculée ; son trône était fait de flammes de feu, avec des roues de feu ardent.

 Un fleuve de feu coulait, qui jaillissait devant lui. Des milliers de milliers le servaient, des myriades de myriades se tenaient devant lui. Le tribunal prit place et l’on ouvrit des livres.

 Je regardais, j’entendais les propos délirants que vomissait la corne. Je regardais, et la bête fut tuée, son cadavre fut jeté au feu.

 Quant aux autres bêtes, la domination leur fut retirée, mais une prolongation de vie leur fut donnée, pour une période et un temps déterminés.

 Je regardais, au cours des visions de la nuit, et je voyais venir, avec les nuées du ciel, comme un Fils d’homme ; il parvint jusqu’au Vieillard, et on le fit avancer devant lui.

Et il lui fut donné domination, gloire et royauté ; tous les peuples, toutes les nations et les gens de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera pas détruite.

Dn 7,2-14



Commentaires

Avec ce chapitre 7 commence la seconde partie du livre de Daniel que la liturgie nous offre de lire depuis quelques jours. Elle décrit des visions apocalyptiques du prophète.

Le début de notre texte rapporte la description des quatre bêtes avec l’expérience du visionnaire.

Puis est racontée l’arrivée d’un Vieillard et de sa cour, ainsi que celle d’un personnage semblable à un Fils d’homme.

Notre texte utilise le genre littéraire de « vision apocalyptique », dont l’une des caractéristiques est l’abondante utilisation de motifs plus ou moins fantastiques et mythologiques. Les quatre vents et la grande mer d’où sortent les quatre bêtes rappellent des cosmogonies anciennes et, plus particulièrement, le poème de la création Enouma Elish où le dieu Mardouk utilise les quatre vents pour vaincre la déesse du chaos, Tiamat.

Mais il est surtout fréquent de désigner des pouvoirs politiques et les nations par des animaux sauvages. Les interprètes, depuis Calvin, ont tenté d’identifier les bêtes monstrueuses aux grands empires qui ont opprimé le peuple d’Israël. On considère aujourd’hui qu’elles représentent respectivement les Babyloniens de Nabuchodonosor, les Mèdes, les Perses avec leurs quatre principaux rois, et enfin les grecs avec Alexandre et ses dix successeurs grecs (les dix cornes, symbole de puissance) ; la petite corne monstrueuse est le roi Antiochus Epiphane qui souilla le temple de Jérusalem avant d’être écrasé par la révolte juive des frères Maccabées (-167 à -164).

Alors se déroule une spectaculaire théophanie, avec un fleuve de feu sortant du trône divin, comme l’avait déjà décrit à Ezéchiel : « Au-dessus de ce firmament, il y avait une forme de trône, qui ressemblait à du saphir ; et, sur ce trône, quelqu’un qui avait l’aspect d’un être humain, au-dessus, tout en haut. Puis j’ai vu comme un scintillement de vermeil, comme l’aspect d’un feu qui l’enveloppait tout autour, à partir de ce qui semblait être ses reins et au-dessus. À partir de ce qui semblait être ses reins et au-dessous, j’ai vu comme l’aspect d’un feu et, autour, une clarté. » (Ez 1,26-27).


Certes on peut mettre le « le vieillard » et « le fils d’homme » en rapport avec le vieux schéma cananéen du transfert de pouvoir entre l’ancien dieu El et le jeune dieu Baal. Mais, reprise dans la conception juive du Dieu unique, la vision sert à affirmer qu’aucune puissance terrestre ne saurait tenir devant Dieu. A lui seul appartient en définitive le pouvoir sur les êtres humains et il libèrera son peuple de tous ses oppresseurs. Mais Dieu agit en confiant son dessein aux hommes : la figure messianique du Fils d’homme représente-t-elle un peuple ? un petit groupe ? un homme ?

 

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